Chapitre 6.
Le troisième homme.
En ce jour férié, où les gens avaient déserté Paris, Jérôme Hautan se trouvait dans son bureau de la Police Judicaire de Paris. Il était de garde. Jérôme Hautan, était quelqu’un d’assez atypique. C’était sûrement la raison pour laquelle ils s’entendaient aussi bien Gaspard et lui. Le courant passait entre les deux et ils ne se posaient même plus la question de savoir pourquoi. Jérôme Hautan était un peu plus jeune que Gaspard, trois ou quatre ans de moins. C’était un grand gaillard brun, l’air un peu timide, très bien éduqué. Il laissait parler les autres le plus souvent, peut-être à cause de sa bonne éducation. Ou de sa timidité. Ou peut-être bien des deux, mais quand vous aviez le bonheur de le laisser parler, lui, c’était un déferlement de choses toutes plus intéressantes les unes que les autres. Il était passionné de cinéma et notamment de cinéma asiatique. La culture japonaise le passionnait. Il la connaissait sur le bout des doigts et il en tirait des enseignements dans sa vie courante,le plus possible. Avoir lu l’Agakuré quand on est flic cela peut rendre service parfois….Et lui avait lu cet ouvrage, le code d’honneur des Samouraïs. Il était aussi passionné d’astronomie et de mythologie, ce qui va bien ensemble, disait-il souvent. Quand il se lançait dans sa passion première, le cinéma, il vous en mettait plein la vue. Un vrai puit de science !! Il avait fait découvrir à Gaspard bien des films asiatiques que celui-ci avait trouvé excellents. Mais il ne se limitait pas à ce genre cinématographique. Dans ce domaine sa culture était encyclopédique. Ainsi il avait conseillé à Gaspard de regarder « L’inconnu » de Tod Browning et ce vieux film était devenu un de ses préférés. Il était aussi fan de réalisateurs comme Tarantino ou les frères Coen. Il devenait intarissable sur ces sujets. Il connaissait tout, ou presque, concernant les réalisateurs, les acteurs, les dates de sortie. Si vous lui parliez de Blade Runner il pouvait vous réciter le scénario par cœur : il l’avait vu au moins 10 fois. De même, il connaissait tous les noms des personnages de Dune. Gaspard trouvait cela complètement dingue. Incroyable. Mais Jérôme lui disait qu’il n’avait aucun mérite car il aimait se donner ce genre de défis. Avec Gaspard, ils avaient trouvé un terrain d’entente où chacun pouvait s’exprimer. Il y avait un respect mutuel, chacun son domaine de prédilection. Gaspard était calé en musique et il avait une culture assez éclectique pour pouvoir s’adapter à n’importe quel auditoire. Ou presque. Car la musique classique n’était pas son truc et dans ce domaine précis, il était plus que léger. Pour le reste, il pouvait en remontrer à plus d’un. Jérôme et Gaspard avaient pour habitude d’aller dîner une fois de temps en temps vers le quartier des Halles. Ils allaient vers la rue de la Ferronnerie, là où avait été assassiné Ravaillac et ils cherchaient un restaurant sympa pour manger tranquillement, tout en buvant un petit coup. Ils aimaient ces heures passées ensembles, en dehors du boulot. Ils laissaient libre cours à leur passions respectives et ils vivaient à fond, à chaque fois ces petits moments, finalement pas si fréquents, suspendus dans le temps où on a l’impression fugitive et insaisissable d’être heureux. Peut-être que cette sensation était due à l’alcool qu’ils consommaient un peu plus que de raison parfois. En tout cas, l’impression était nette: leur cerveau était comme lavé de toutes les horreurs qu’ils voyaient à longueur de journée. Les cadavres s’envolaient, les femmes violées ou battues disparaissaient, tout comme les enfants martyrisés par des adultes bourreaux. Pendant ces instants délicieux, ils étaient détachés de tout cela. Alors il fallait en profiter un maximum car cela ne durait jamais très longtemps. Le plus souvent, ils allaient dans une brasserie très sympa où ils avaient quelque peu établi leurs quartiers du soir. Ici les patrons étaient gentils, ouverts, accueillants. Le cadre était sobre mais chaleureux, et cela leur convenait en somme. En plus, on y mangeait bien contrairement à beaucoup de brasseries parisiennes. Les plats étaient simples mais très bien préparés. Et le patron avait une carte des vins des plus fournie pour ce type d’établissement. Il faut dire qu’il était passionné d’œnologie. Mais il ne pouvait laisser libre cours à ses immenses connaissances dans le domaine. Sa brasserie ne lui offrait pas la clientèle pour. Alors quand il avait vu que Gaspard et Jérôme étaient des connaisseurs avertis de bons vins, il avait sauté sur l’occasion pour discuter avec eux le plus souvent possible après le coup de feu. Il essayait de leur trouver des vins d’excellente qualité, rien que pour eux. Des appellations peu connues donc peu onéreuses, mais le plus souvent des vins remarquables. Il y avait de quoi se régaler. Gaspard et Jérôme faisaient évidemment honneur à ce trésor inestimable. Et ils avaient pu boire quantité de vins purement délicieux et qui leurs procuraient une douce sensation d’ivresse. En général, ils prenaient une assiette de charcuterie et fromage en guise d’apéritif et entrée avec une bouteille d’un vin conseillée par leur ami. Puis ils mangeaient un plat accompagné d’une autre bouteille. De quoi avoir la tête un peu plus libre qu’à l’accoutumée. Et devant leurs assiettes, ils échangeaient sur des sujets aussi divers que variés. Ils ne parlaient jamais de travail. Le cinéma était forcément souvent à l’honneur car Jérôme, quand il commençait à boire, devenait extrêmement loquace. Et il devenait alors une source intarissable, une mine d’or avec le bon filon. Il pouvait parler des heures. Gaspard l’écoutait sans se forcer car il était réellement passionnant. Et pour Jérôme, c’était comme un défi :il lui fallait entretenir son Mythe,sa Légende. Celui du possesseur du savoir. D’un savoir un peu étrange certes, mais du savoir quasi absolu dans ce domaine. Donc il racontait les films. Les films qu’il avait vus et les films qu’il lui fallait absolument voir avant de mourir. Des films cultes dont il avait entendu parler et qui étaient indispensables à toute culture cinématographique digne de ce nom, d’après Jérôme. Et Jérôme disait, sous forme de boutade, qu’il ne lui manquait plus que quelques films à voir et que bientôt il allait pouvoir mourir. Gaspard se demandait parfois s’il plaisantait vraiment ou si ce genre de pirouette recelait un vrai fond de désespoir. Jérôme ne la ramenait pas inutilement, de manière prétentieuse et vaine, comme le font le plus souvent les gens. Non. Il faisait cela car il était avec son ami et il ne se serait jamais autorisé à le faire avec une autre personne. Il avait accordé sa confiance à Gaspard et c’est seulement avec lui qu’il se livrait de la sorte. D’habitude, avec les autres il était plus sur la réserve. Une réserve naturelle qui lui venait de son éducation. C’était un peu comme si on lui avait passé un vernis éducationnel quand il était plus jeune. Il ne voulait surtout pas blesser les autres, aussi il était toujours d’une délicatesse extrême. Il aurait pu remettre bien des gens à leur place, mais il ne le faisait pas. Pour ne pas les heurter. Pour ne pas faire ressortir de manière trop flagrante leur médiocrité. Il ne souhaitait en aucun cas se servir de la supériorité qu’il pouvait avoir. Alors il laissait dire. Au risque de passer pour un faible. Mais ça il s’en moquait car au fond de lui il savait ce qu’il valait. Son père avait été un chirurgien parisien brillant et réputé. Quelqu’un de charismatique au possible, avec une intelligence extraordinaire. Maintenant, il ne travaillait plus mais il avait trouvé de nombreuses occupations. Il s’était lancé dans la peinture. Pas dans n’importe quelles peintures, dans des peintures de faux marbres. Il avait pris des cours dans une école de peinture parisienne et maintenant il passait des heures à peindre méticuleusement ces marbres, avec chaque détail, chaque nervure. Aucun de ses marbres n’était pareil. Chacun avait sa propre vie. Et c’est cela qui le passionnait. Donner chair à quelque chose d’inerte et faire en sorte qu’il devienne une pièce unique. De son père, Jérôme Hautan avait gardé ce côté méticuleux des choses. Il était un chantre des détails. Dans ses enquêtes, rien ne lui échappait. Comme les marbres de son père, ses enquêtes étaient uniques. Il n’y avait qu’une seule trame de nervures possibles dans une enquête, exactement comme pour les marbres de son père. Une seule solution. Et pour trouver ce bon assemblage, il ne fallait passer à côté de rien. N’omettre aucun détail, même le plus infime. Sinon plus rien ne tenait debout et l’enquête était alors fichue. Jérôme était un artiste, au même titre que son père. Un virtuose dans son domaine. Dans ses soirées avec Gaspard, Jérôme parlait parfois de sa famille. Jérôme avait une amie mais il en parlait peu. Il parlait parfois de son père ou de personnages annexes. Un jour, il avait parlé de sa rencontre avec un ami de son beau-frère. Jérôme s’était retrouvé avec son beau-frère et un type qui avait été légionnaire. Le légionnaire avait voulu le tester et lui avait proposé un apéritif en plein après-midi. Pas l’idéal pour bien digérer. Mais Jérôme ne s’était pas dégonflé, il avait demandé une double ration. A partir de ce moment il avait été accepté par le type. Et là, le gars avait commencé à raconter son histoire. Il avait été en mission en ex-Yougoslavie. Il était sniper. Tireur d’élite. Il disait être capable de descendre un type avec un fusil lunette à 500 mètres de distance. Il passait sur certaines anecdotes qu’il jugeait trop horribles pour s’arrêter sur d’autres plus rigolotes. Un jour, alors qu’il était en mission Yougoslavie, ils s’étaient, lui et son équipe, retrouvés dans une maison avec une cuve sur le toit pour l’alimentation en eau. Ils avaient alors vidé cette cuve et ils l’avaient remplie pour une bonne part de vodka. De ce fait, il suffisait de tourner un robinet dans la maison pour remplir son verre d’alcool. Les soldats, comme pour exorciser toute la violence qu’ils avaient à subir, ou à faire subir, commettaient parfois des excès incroyables dans la beuverie ou la prise de drogues diverses. Ils avaient besoin de se laver des images d’horreur qu’ils subissaient sans trop pouvoir intervenir. Ils voyaient des massacres et ils étaient impuissants à les empêcher. De cela naissait une rage intérieure qu’il fallait chasser. Sinon, c’était la porte ouverte à des violences de leur part envers les bourreaux. Mais ça, ils ne le pouvaient pas. Les ordres étaient les ordres. Et quand on est soldat un ordre est placé plus haut que la parole de dieu. Donc plutôt que de se lancer dans des actions, peut-être justes, mais aux conséquences hautement improbables, les soldats avaient trouvé dans cette solution un exutoire salvateur pour leur santé mentale. Et quand ils le pouvaient, ils laissaient libre cours à leurs pulsions autodestructrices. En quelque sorte, ils retournaient leur violence mentale contre leur propre corps en se saoulant de manière incroyable. Ou en se mettant dans des états seconds avec des drogues. Jusqu’à s’en rendre malade. C’est ainsi que la violence sortait. En même temps qu’ils dégueulaient leurs tripes. Tout cela sortait dans une odeur putride. L’odeur de la pourriture, du mal, de l’horreur de cette humanité totalement inhumaine. Et une fois cette catharsis passée, ils se sentaient bizarrement beaucoup mieux pendant quelques temps. Le mal revenait cependant toujours à la charge et reprenait petit à petit possession de leur esprit et venait à nouveau hanter leur sommeil. Alors il fallait recommencer et recommencer encore. D’ailleurs le type ne paraissait pas franchement guérit. Jérôme s’était dit que jamais il ne rétablirait vraiment. Les cicatrices du corps on s’en moque. Les cicatrices de l’âme sont plus redoutables. Elles sont là tapies dans l’ombre du cerveau, aux aguets, prêtes à saisir la moindre occasion pour dérégler la bonne marche de nos belles vies. C’était le genre de récits qui plaisait à Jérôme. Des petits détails extraordinaires qui voulaient tout dire de la tristesse de la condition humaine. Jérôme en était arrivé à se demander, en rigolant à moitié, si ce monde pourri qui nous entoure était vraiment la réalité ou si nous vivions dans un monde virtuel, issu de l’imagination délirante d’un quelconque dieu fou. Il s’était mis cette idée en tête après avoir lu Borges. Il avait une longue histoire avec Borges. Quand il était à l’armée, il avait trouvé une revue littéraire qui traînait. Il avait trouvé cela tellement antinomique, l’armée accouplée à la littérature qu’il avait pris cette revue avec lui. Dans cette revue, on parlait d’une nouvelle de Borges appelée « La demeure D’Astérion. ». Il avait compris d’après le texte de la revue que dans ce texte Borges renversait la normalité. Le Minotaure attendait Thésée comme étant son sauveur qui viendrait le délivrer en le tuant. C’était le contre-pied total de la théorie habituelle. Mais c’était en fait tout aussi vraisemblable comme point de vue. Tout n’était donc qu’une question de perception : sommes-nous vraiment ce que nous croyons être ? Ou sommes-nous tous comme le Minotaure de Borges, des victimes de la vie alors que nous pensons en être les directeurs? Comme il était passionné de mythologie,il avait tout de suite eu envie de lire cette nouvelle qui lui paraissait être une merveille. Depuis ce temps, soit environ 20 ans,il l’avait cherchée partout. Il avait fait toutes les plus grandes librairies de Paris, des grandes villes de province et jamais il n’avait trouvé ce texte, dans aucune édition. Il avait fouillé et encore fouillé sur internet. En vain. Et un dimanche, en se promenant avec son amie, juste à côté de chez lui, il avait remarqué une toute petite librairie. Tellement minuscule qu’il ne l’avait jamais vue auparavant. Et en ce dimanche, elle était ouverte. Alors, ils s’étaient approchés de la devanture et Jérôme en se penchant vers la vitrine avait tout de suite remarqué que les titres proposés étaient très éloignés de tout ce qu’on trouvait normalement dans une librairie moderne. Alors il s’était dit : « pourquoi pas ici, après tout…. » Il était entré, s’était approché d’un type à l’air étrange, presque lunaire, qui avait l’air d’être le patron de cette minuscule boutique. « Vous avez la Demeure d’Astérion, de Borges ? ». Le type avait levé son regard perçant et baigné d’une intense lueur d’intelligence amusée vers lui et lui avait sobrement répondu : « Mais bien sûr, pourquoi je ne l’aurais pas ? » C’était tout simplement dingue, Jérôme avait remué ciel et terre pour trouver une chose qui se trouvait à côté de chez lui. On ne regarde jamais assez à côté de soi. On ne regarde jamais assez de toute façon. Et c’est pour cela qu’on passe à côté des choses les plus importantes. C’était une nouvelle preuve éblouissante de ce que Jérôme savait depuis bien longtemps déjà. Il prit le téléphone et se décida à déranger Gaspard qui était en congé et qui avait du acheter les camarguaises dont il rêvait depuis si longtemps, à l’heure qu’il était. Il fallait le prévenir. Une nouvelle fille venait d’être trouvée. Elle avait disparu le dimanche précédent. Elle était descendue de son train dans une petite ville de province où ses parents habitaient et on ne l’avait jamais revue. Enfin, ce n’était pas tout à fait exact car on venait de découvrir son cadavre dans une forêt juste à côté de la ville en question. Et elle faisait partie de la série, il en était sûr. « Allo Gaspard, c’est Jérôme. »
Et elle en pense quoi Ma Lectrice?