Le Fou Artistique.

21 04 2011

Chapitre 6.

Le troisième homme.

En ce jour férié, où les gens avaient déserté Paris, Jérôme Hautan se trouvait dans son bureau de la Police Judicaire de Paris. Il était de garde. Jérôme Hautan, était quelqu’un d’assez atypique. C’était sûrement la raison pour laquelle ils s’entendaient aussi bien Gaspard et lui. Le courant passait entre les deux et ils ne se posaient même plus la question de savoir pourquoi. Jérôme Hautan était un peu plus jeune que Gaspard, trois ou quatre ans de moins. C’était un grand gaillard brun, l’air un peu timide, très bien éduqué. Il laissait parler les autres le plus souvent, peut-être à cause de sa bonne éducation. Ou de sa timidité. Ou peut-être bien des deux, mais quand vous aviez le bonheur de le laisser parler, lui, c’était un déferlement de choses toutes plus intéressantes les unes que les autres. Il était passionné de cinéma et notamment de cinéma asiatique. La culture japonaise le passionnait. Il la connaissait sur le bout des doigts et il en tirait des enseignements dans sa vie courante,le plus possible. Avoir lu l’Agakuré quand on est flic cela peut rendre service parfois….Et lui avait lu cet ouvrage, le code d’honneur des Samouraïs. Il était aussi passionné d’astronomie et de mythologie, ce qui va bien ensemble, disait-il souvent. Quand il se lançait dans sa passion première, le cinéma, il vous en mettait plein la vue. Un vrai puit de science !! Il avait fait découvrir à Gaspard bien des films asiatiques que celui-ci avait trouvé excellents. Mais il ne se limitait pas à ce genre cinématographique. Dans ce domaine sa culture était encyclopédique. Ainsi il avait conseillé à Gaspard de regarder « L’inconnu » de Tod Browning et ce vieux film était devenu un de ses préférés. Il était aussi fan de réalisateurs comme Tarantino ou les frères Coen. Il devenait intarissable sur ces sujets. Il connaissait tout, ou presque, concernant les réalisateurs, les acteurs, les dates de sortie. Si vous lui parliez de Blade Runner il pouvait vous réciter le scénario par cœur : il l’avait vu au moins 10 fois. De même, il connaissait tous les noms des personnages de Dune. Gaspard trouvait cela complètement dingue. Incroyable. Mais Jérôme lui disait qu’il n’avait aucun mérite car il aimait se donner ce genre de défis. Avec Gaspard, ils avaient trouvé un terrain d’entente où chacun pouvait s’exprimer. Il y avait un respect mutuel, chacun son domaine de prédilection. Gaspard était calé en musique et il avait une culture assez éclectique pour pouvoir s’adapter à n’importe quel auditoire. Ou presque. Car la musique classique n’était pas son truc et dans ce domaine précis, il était plus que léger. Pour le reste, il pouvait en remontrer à plus d’un. Jérôme et Gaspard avaient pour habitude d’aller dîner une fois de temps en temps vers le quartier des Halles. Ils allaient vers la rue de la Ferronnerie, là où avait été assassiné Ravaillac et ils cherchaient un restaurant sympa  pour manger tranquillement, tout en buvant un petit coup. Ils aimaient ces heures passées ensembles, en dehors du boulot. Ils laissaient libre cours à leur passions respectives et ils vivaient à fond, à chaque fois ces petits moments, finalement pas si fréquents, suspendus dans le temps où on a l’impression fugitive et insaisissable d’être heureux. Peut-être que cette sensation était due à l’alcool qu’ils consommaient un peu plus que de raison parfois. En tout cas, l’impression était nette: leur cerveau était comme lavé de toutes les horreurs qu’ils voyaient à longueur de journée. Les cadavres s’envolaient, les femmes violées ou battues disparaissaient, tout comme les enfants martyrisés par des adultes bourreaux. Pendant ces instants délicieux, ils étaient détachés de tout cela. Alors il fallait en profiter un maximum car cela ne durait jamais très longtemps. Le plus souvent, ils allaient dans une brasserie très sympa où ils avaient quelque peu établi leurs quartiers du soir. Ici les patrons étaient gentils, ouverts, accueillants. Le cadre était sobre mais chaleureux, et cela leur convenait en somme. En plus, on y mangeait bien contrairement à beaucoup de brasseries parisiennes. Les plats étaient simples mais très bien préparés. Et le patron avait une carte des vins des plus fournie pour ce type d’établissement. Il faut dire qu’il était passionné d’œnologie. Mais il ne pouvait laisser libre cours à ses immenses connaissances dans le domaine. Sa brasserie ne lui offrait pas la clientèle pour. Alors quand il avait vu que Gaspard et Jérôme étaient des connaisseurs avertis de bons vins, il avait sauté sur l’occasion pour discuter avec eux le plus souvent possible après le coup de feu. Il essayait de leur trouver des vins d’excellente qualité, rien que pour eux. Des appellations peu connues donc peu onéreuses, mais le plus souvent des vins remarquables.  Il y avait de quoi se régaler. Gaspard et Jérôme faisaient évidemment honneur à ce trésor inestimable. Et ils avaient pu boire quantité de vins purement délicieux et qui leurs procuraient une douce sensation d’ivresse. En général, ils prenaient une assiette de charcuterie et fromage en guise d’apéritif et entrée avec une bouteille d’un vin conseillée par leur ami. Puis ils mangeaient un plat accompagné d’une autre bouteille. De quoi avoir la tête un peu plus libre qu’à l’accoutumée. Et devant leurs assiettes, ils échangeaient sur des sujets aussi divers que variés. Ils ne parlaient jamais de travail. Le cinéma était forcément souvent à l’honneur car Jérôme, quand il commençait à boire, devenait extrêmement loquace. Et il devenait alors une source intarissable, une mine d’or avec le bon filon. Il pouvait parler des heures. Gaspard l’écoutait sans se forcer car il était réellement passionnant. Et pour Jérôme, c’était comme un défi :il lui fallait entretenir son Mythe,sa Légende. Celui du possesseur du savoir. D’un savoir un peu étrange certes, mais du savoir quasi absolu dans ce domaine. Donc il racontait les films. Les films qu’il avait vus et les films qu’il lui fallait absolument voir avant de mourir. Des films cultes dont il avait entendu parler et qui étaient indispensables à toute culture cinématographique digne de ce nom, d’après Jérôme. Et Jérôme disait, sous forme de boutade, qu’il ne lui manquait plus que quelques films à voir et que bientôt il allait pouvoir mourir. Gaspard se demandait parfois s’il plaisantait vraiment ou si ce genre de pirouette recelait un vrai fond de désespoir. Jérôme ne la ramenait pas inutilement, de manière prétentieuse et vaine, comme le font le plus souvent les gens. Non. Il faisait cela car il était avec son ami et il ne se serait jamais autorisé à le faire avec une autre personne. Il avait accordé sa confiance à Gaspard et c’est seulement avec lui qu’il se livrait de la sorte. D’habitude, avec les autres il était plus sur la réserve. Une réserve naturelle qui lui venait de son éducation. C’était un peu comme si on lui avait passé un vernis éducationnel quand il était plus jeune. Il ne voulait surtout pas blesser les autres, aussi il était toujours d’une délicatesse extrême. Il aurait pu remettre bien des gens à leur place, mais il ne le faisait pas. Pour ne pas les heurter. Pour ne pas faire ressortir de manière trop flagrante leur médiocrité. Il ne souhaitait en aucun cas se servir de la supériorité qu’il pouvait avoir. Alors il laissait dire. Au risque de passer pour un faible. Mais ça il s’en moquait car au fond de lui il savait ce qu’il valait. Son père avait été un chirurgien parisien brillant et réputé. Quelqu’un de charismatique au possible, avec une intelligence extraordinaire. Maintenant, il ne travaillait plus mais il avait trouvé de nombreuses occupations. Il s’était lancé dans la peinture. Pas dans n’importe quelles peintures, dans des peintures de faux marbres. Il avait pris des cours dans une école de peinture parisienne et maintenant il passait des heures à peindre méticuleusement ces marbres, avec chaque détail, chaque nervure. Aucun de ses marbres n’était pareil. Chacun avait sa propre vie. Et c’est cela qui le passionnait. Donner chair à quelque chose d’inerte et faire en sorte qu’il devienne une pièce unique. De son père, Jérôme Hautan avait gardé ce côté méticuleux des choses. Il était un chantre des détails. Dans ses enquêtes, rien ne lui échappait. Comme les marbres de son père, ses enquêtes étaient uniques. Il n’y avait qu’une seule trame de nervures possibles dans une enquête, exactement comme pour les marbres de son père. Une seule solution. Et pour trouver ce bon assemblage, il ne fallait passer à côté de rien. N’omettre aucun détail, même le plus infime. Sinon plus rien ne tenait debout et l’enquête était alors fichue. Jérôme était un artiste, au même titre que son père. Un virtuose dans son domaine. Dans ses soirées avec Gaspard, Jérôme parlait parfois de sa famille. Jérôme avait une amie mais il en parlait peu. Il parlait parfois de son père ou de personnages annexes. Un jour, il avait parlé de sa rencontre avec un ami de son beau-frère. Jérôme s’était retrouvé avec son beau-frère et un type qui avait été légionnaire. Le légionnaire avait voulu le tester et lui avait proposé un apéritif en plein après-midi. Pas l’idéal pour bien digérer. Mais Jérôme ne s’était pas dégonflé, il avait demandé une double ration. A partir de ce moment il avait été accepté par le type. Et là, le gars avait commencé à raconter son histoire. Il avait été en mission en ex-Yougoslavie. Il était sniper. Tireur d’élite. Il disait être capable de descendre un type avec un fusil lunette à 500 mètres de distance. Il passait sur certaines anecdotes qu’il jugeait trop horribles pour s’arrêter sur d’autres plus rigolotes. Un jour, alors qu’il était en mission Yougoslavie, ils s’étaient, lui et son équipe, retrouvés dans une maison avec une cuve sur le toit pour l’alimentation en eau. Ils avaient alors vidé cette cuve et ils l’avaient remplie pour une bonne part de vodka. De ce fait, il suffisait de tourner un robinet dans la maison pour remplir son verre d’alcool. Les soldats, comme pour exorciser toute la violence qu’ils avaient à subir, ou à faire subir, commettaient parfois des excès incroyables dans la beuverie ou la prise de drogues diverses. Ils avaient besoin de se laver des images d’horreur qu’ils subissaient sans trop pouvoir intervenir. Ils voyaient des massacres et ils étaient impuissants à les empêcher. De cela naissait une rage intérieure qu’il fallait chasser. Sinon, c’était la porte ouverte à des violences de leur part envers les bourreaux. Mais ça, ils ne le pouvaient pas. Les ordres étaient les ordres. Et quand on est soldat un ordre est placé plus haut que la parole de dieu. Donc plutôt que de se lancer dans des actions, peut-être justes, mais aux conséquences hautement improbables, les soldats avaient trouvé dans cette solution un exutoire salvateur pour leur santé mentale. Et quand ils le pouvaient, ils laissaient libre cours à leurs pulsions autodestructrices. En quelque sorte, ils retournaient leur violence mentale contre leur propre corps en se saoulant de manière incroyable. Ou en se mettant dans des états seconds avec des drogues. Jusqu’à s’en rendre malade. C’est ainsi que la violence sortait. En même temps qu’ils dégueulaient leurs tripes. Tout cela sortait dans une odeur putride. L’odeur de la pourriture, du mal, de l’horreur de cette humanité totalement inhumaine. Et une fois cette catharsis passée, ils se sentaient bizarrement beaucoup mieux pendant quelques temps. Le mal revenait cependant toujours à la charge et reprenait petit à petit possession de leur esprit et venait à nouveau hanter leur sommeil. Alors il fallait recommencer et recommencer encore. D’ailleurs le type ne paraissait pas franchement guérit. Jérôme s’était dit que jamais il ne rétablirait vraiment. Les cicatrices du corps on s’en moque. Les cicatrices de l’âme sont plus redoutables. Elles sont là tapies dans l’ombre du cerveau, aux aguets, prêtes à saisir la moindre occasion pour dérégler la bonne marche de nos belles vies. C’était le genre de récits qui plaisait à Jérôme. Des petits détails extraordinaires qui voulaient tout dire de la tristesse de la condition humaine. Jérôme en était arrivé à se demander, en rigolant à moitié, si ce monde pourri qui nous entoure était vraiment la réalité ou si nous vivions dans un monde virtuel, issu de l’imagination délirante d’un quelconque dieu fou. Il s’était mis cette idée en tête après avoir lu Borges. Il avait une longue histoire avec Borges. Quand il était à l’armée, il avait trouvé une revue littéraire qui traînait. Il avait trouvé cela tellement antinomique, l’armée accouplée à la littérature qu’il avait pris cette revue avec lui. Dans cette revue, on parlait d’une nouvelle de Borges appelée « La demeure D’Astérion. ». Il avait compris d’après le texte de la revue que dans ce texte Borges renversait la normalité. Le Minotaure attendait Thésée comme étant son sauveur qui viendrait le délivrer en le tuant. C’était le contre-pied total de la théorie habituelle. Mais c’était en fait tout aussi vraisemblable comme point de vue. Tout n’était donc qu’une question de perception : sommes-nous vraiment ce que nous croyons être ? Ou sommes-nous tous comme le Minotaure de Borges, des victimes de la vie alors que nous pensons en être les directeurs? Comme il était passionné de mythologie,il avait tout de suite eu envie de lire cette nouvelle qui lui paraissait être une merveille. Depuis ce temps, soit environ 20 ans,il l’avait cherchée partout. Il avait fait toutes les plus grandes librairies de Paris, des grandes villes de province et jamais il n’avait trouvé ce texte, dans aucune édition. Il avait fouillé et encore fouillé sur internet. En vain. Et un dimanche, en se promenant avec son amie, juste à côté de chez lui, il avait remarqué une toute petite librairie. Tellement minuscule qu’il ne l’avait jamais vue auparavant. Et en ce dimanche, elle était ouverte. Alors, ils s’étaient approchés de la devanture et Jérôme en se penchant vers la vitrine avait tout de suite remarqué que les titres proposés étaient très éloignés de tout ce qu’on trouvait normalement dans une librairie moderne. Alors il s’était dit : « pourquoi pas ici, après tout…. » Il était entré, s’était approché d’un type à l’air étrange, presque lunaire, qui avait l’air d’être le patron de cette minuscule boutique. « Vous avez la Demeure d’Astérion, de Borges ? ». Le type avait levé son regard perçant et baigné d’une intense lueur d’intelligence amusée vers lui et lui avait sobrement répondu : « Mais bien sûr, pourquoi je ne l’aurais pas ? » C’était tout simplement dingue, Jérôme avait remué ciel et terre pour trouver une chose qui se trouvait à côté de chez lui. On ne regarde jamais assez à côté de soi. On ne regarde jamais assez de toute façon. Et c’est pour cela qu’on passe à côté des choses les plus importantes. C’était une nouvelle preuve éblouissante de ce que Jérôme savait depuis bien longtemps déjà. Il prit le téléphone et se décida à déranger Gaspard qui était en congé et qui avait du acheter les camarguaises dont il rêvait depuis si longtemps, à l’heure qu’il était. Il fallait le prévenir. Une nouvelle fille venait d’être trouvée. Elle avait disparu le dimanche précédent. Elle était descendue de son train dans une petite ville de province où ses parents habitaient et on ne l’avait jamais revue. Enfin, ce n’était pas tout à fait exact car on venait de découvrir son cadavre dans une forêt juste à côté de la ville en question. Et elle faisait partie de la série, il en était sûr. « Allo Gaspard, c’est Jérôme. »





Le Fou Artistique.

11 03 2011

Chapitre 5.

Everyday is like sunday. (Morissey)

Il était descendu dans le sud pour le week-end, avec sa moto.

Il se rendait sur les plateaux désertiques du côté du haut du Gard et de

L’Hérault. Il avait transpiré sur son ordinateur et s’était débattu avec internet, jusqu’à trouver ce qu’il cherchait, ce pourquoi il était ici. Il cherchait des Camarguaises, des vraies, fabriquées à l’ancienne, en peau retournée….comme quand il était adolescent. Un retour en arrière peut-être, une envie de retrouver ses racines….

Et il avait trouvé la perle rare, un petit artisan, perdu dans un petit village des plateaux arides du sud.

Enfin, arides, normalement….. Car aujourd’hui il tombait des cordes.

Et il avait fait tout le chemin, depuis Paris avec ce temps qui laissait à penser que le ciel avait des larmes en trop à déverser. De bonnes grosses larmes,qui s’écrasaient sur la route et formaient un tapis glissant sur lequel garder sa moto en équilibre relevait de l’exploit.

Mais, lui, il les voulait ces Camarguaises. Il ne tenait pas plus que cela aux choses matérielles, il vivait dans un petit appartement spartiate, qu’il louait. Le besoin de  propriété ne l’avait jamais taraudé. Il préférait vivre sans attaches. Il lui fallait simplement ses disques, ses livres et sa connexion internet, depuis peu. Il s’était mis à se faire une discothèque virtuelle sur un site de musique en ligne, une sorte de discothèque parfaite. En tout cas la sienne. Et ça, il aimait. Pour le reste, il ne comprenait rien à internet et cela, à vrai dire, ne l’intéressait pas.

Il passait son temps à la réflexion, à la contemplation des choses. Un reste de racines paysannes enfouies au plus profond de lui. Prendre le temps de s’intéresser aux petites choses, un luxe inouï dans ce monde de dingues. Dernièrement, il avait passé une heure à regarder deux hommes tailler des arbres, sur le bord d’une avenue Parisienne. De grands et beaux arbres, dont les branches immenses commençaient à devenir dangereuses. Ces deux hommes étaient tout là-haut et ils faisaient preuve d’une dextérité incroyable. Ils passaient de branche en branche. Ils s’arrêtaient comme par instinct devant la branche à couper. Et là comme par miracle,et avec une force quasi miraculeuse,ils coupaient le danger en deux. Un spectacle fascinant pour celui qui prenait le temps de jeter un coup d’œil. Mais personne,sauf lui,ne daignait,regarder ce banal tableau du quotidien. Personne ne semblait y voir la magie qu’il y voyait lui.

A ce moment précis, au guidon de sa moto,Gaspard Techalac était trempé comme « une soupe » comme on le lui avait dit bien des années avant alors qu’il faisait du vélo. Surpris,avec ses amis,lors d’une ballade,par un monstrueux orage,ils avaient été recueillis par un couple de vieux paysans qui gardaient un château perdu au fin fond de la campagne. Les deux vieux avaient pris pitié d’eux et leur avait proposé l’abri de leur cuisine jusqu’à la fin de l’orage.

« Regarde donc,la Denise,ils sont trempés comme des soupes !!! Trempés comme des soupes !!! Fais leur un petit chocolat pour les réchauffer ces gamins !!! »

Il s’en rappelait comme si c’était hier. D’ailleurs,il se rappelait de quantité de petits détails comme si c’était hier….Finalement,est-ce que ce n’est pas cela qui constitue la vie,petit à petit ? Les souvenirs. Les petits détails mais qui symbolisent la vie dans ce qu’elle a de plus beau,mais aussi de plus terrible.

Toutes ces petites choses,tous ces petits moments,c’est cela qui l’avait forgé. Cela qui avait fait qu’il était devenu aujourd’hui Gaspard Techalac. Un inspecteur de police reconnu et apprécié de tous. Et reconnu aussi et surtout pour ses compétences et son intelligence hors du commun.

Un extra-terrestre,mais avec un talent fou pour démasquer les vilaines histoires,les crimes les plus tordus. Question de psychologie…Depuis toujours il avait été un surdoué. Pas un surdoué au sens commun du terme,celui qui fait des opérations de mathématique à toute vitesse ou celui qui apprend à lire tout seul,non pas ce type de surdoué,pas du tout.

Il était depuis toujours un surdoué de l’empathie. Il avait une faculté impressionnante de s’emparer littéralement du cerveau des autres,de les comprendre,de les cerner. Il se projetait à travers eux,dans eux. Il encerclait les méandres les plus complexes des pensées de ses semblables à l’intérieur de ses propres pensées. Il était en communion avec les autres de manière absolue….et cela lui servait forcément dans son métier.

Il s’arrêta devant le magasin qu’il avait repéré sur internet. C’était plus petit que ce qu’il avait imaginé. Une petite boutique,perdue dans un petit village typique de la région,avec ses maisons aux murs épais pour faire face au vent. Avec ses ruelles resserrées et encerclant la place où il se trouvait. Il y avait des terrasses vides,battues par la pluie. Pendant un instant,il essaya d’imaginer ce décor sans ces trombes d’eau. Il ferma les yeux et vit le soleil inonder le charmant petit village,les terrasses bondées,les glycines tomber des toits,les piliers de comptoir en train de vider les dernières gouttes de leur pastis.

« Ce n’est pas possible -pensa-t-il- pour une fois que je m’autorise un petit plaisir,il faut que le mauvais temps s’en mêle. »

Il n’était pas loin d’être dépité mais à la pensée de rencontrer le petit monsieur qu’il avait eu au téléphone deux jours auparavant,il retrouva le sourire.

Il avait été conquis. Un accent du sud chantant. Pas l’accent caricatural de Marseille. Non,l’accent de celui qui n’a pas passé le Rhône. Un ton enjoué,une sympathie naturelle. Le petit monsieur avait répondu à toutes ses questions avec  simplicité et bonhomie. Il avait été conquis et c’est cela qui l’avait décidé à prendre sa moto pour faire le long trajet jusqu’à cet magasin improbable.

Ici,il y avait ce qu’il cherchait,il y avait LES Camarguaises qu’il souhaitait.

Et ce soir il les aurait.

Il regarda la devanture et les productions du petit monsieur. Il y avait là des bottes,bien sûr,mais aussi des chapeaux en cuir,de grandes et magnifiques vestes en peau. Il admira le travail fait sur chacun des articles. Le petit monsieur devait être aussi minutieux pour les bottes que lui-même pour ses enquêtes. Il avait trouvé son égal :chacun son domaine.

Trois heures plus tard,Gaspard Techalac était dans une chambre d’hôte,dans un mas dominant une vallée qui devait être merveilleuse par grand beau temps….mais il pleuvait toujours et maintenant le vent s’était levé. De grandes rafales poussaient la pluie sur la vitre devant laquelle il se trouvait. Son regard errait dans le vide,entre les gouttes d’eau. Un I-Pod lui envoyait  « Everyday is like Sunday » de Morissey dans les oreilles. Cette chanson allait tellement de soi avec ce temps sinistre. Les Camarguaises trônaient sur le lit. Il avait ouvert la boite et les avait dégustées du regard pendant un long moment en prenant conscience de sa respiration,de l’air qui entrait et sortait par se narines et passait ensuite dans ses poumons. Se concentrer sur ces allées et venues lui faisait prendre conscience de sa propre existence. Il faut matérialiser les moments présents de cette manière sinon la vie se résume soit au passé,soit à l’avenir. Et si on n’habite pas son corps de temps en temps celui-ci nous le fait payer un jour ou l’autre. Il l’avait compris le jour où il avait été rappelé à l’ordre par un accident au cerveau. Une hémorragie,un tout petit rien,même pas une pièce de 10 centimes d’euro sur un scanner. Mais la moitié du visage paralysé et une main paralysée. Une atroce sensation d’impuissance. La volonté dépassée,balayée. Il avait beau se concentrer,plus rien ne bougeait. Terrible sentiment.

La peur. La peur tout court,déjà. Puis la peur de l’avenir,la peur que les facultés d’avant ne soient parties à jamais. Tout cela en une fraction de seconde…Et petit à petit tout qui rentre dans l’ordre,avec les semaines,les mois,les années. Profiter du présent et habiter son corps :c’est la leçon qu’il avait retenue de sa vie.

Gaspard Techalac était maintenant bien vivant et essayait d’être en phase avec le monde extérieur. Il avait appris,il avait travaillé sur lui-même pour gérer la peur qu’il avait connue après cet accident de la vie . Car il lui fallait le reconnaître,cela n’avait pas été simple. Il s’était cru plus fort que tout avant,mais là il lui fallait se rendre à l’évidence. Un stress trop important,l’avait envahit. La peur restait collée à lui comme un sparadrap sur le bout du doigt. Et cela l’empêchait de vivre dans la sérénité. Il avait perdu confiance en lui,il doutait de ses compétences,de ses capacités. Tant au niveau personnel que professionnel. Alors il avait travaillé sur lui pour retrouver ses capacités. Et il avait repris confiance en lui,d’abord,et dans la vie aussi. Maintenant c’était du passé.

La vie vous donne des leçons et il faut essayer de les retenir. Gaspard Techalac s’escrimait à garder son âme d’enfant et à retenir les leçons de la vie.

La chambre d’hôte était simple,un peu rustique,mais décorée avec goût. Tout était sobre. La literie était d’un blanc immaculé. Il y avait d’anciens meubles en bois massif,notamment une maie qui lui rappelait celle qui était,autrefois chez grand-mère. Elle était vernie,mais on voyait transparaître son âge et son vécu à travers toutes les attaques faites au bois. Un meuble magnifique. Il y avait aussi une immense armoire,retapée,avec une porte qui penchait bizarrement vers la gauche. Le gond avait dû travailler avec les années. Une vieille clé toute rouillée dépassait de la serrure. Le plafond,qui était blanc cassé avec des poutres apparentes énormes,lui donnait l’impression d’être dans un vieux château. Les propriétaires avaient allumé un petit feu dans la cheminée,car même si on était dans le sud,en ce jour de mai pluvieux,il ne faisait vraiment pas chaud.

Gaspard Techalac était encore jeune,la quarantaine. Il était mince,musclé car il entretenait son corps de manière régulière. Il faisait de grandes sorties en vélo le week-end. Il fuyait la région parisienne et se posait dans un coin de France quelconque. De toute façon,chaque endroit avait son charme. Et il prenait son vélo pour découvrir les paysages et les gens quand il en avait l’occasion. Il était aussi solitaire,mais était aussi seul. Un signe que le monde est bien fait ?

Pas vraiment car par moment des relents d’amertume lui montaient aux narines. Et devant,cette vitre,couverte des larmes du ciel, Gaspard Techalac était rêveur…. Il pensait à sa vie. Et sa vie parfois lui échappait. Il pensait à Popée avec qui décidément il n’y arrivait pas. Pourtant,il le ressentait au plus profond de lui,c’était l’amour de sa vie. Un amour incontrôlable qui venait d’on ne sait où. Car Popée n’était pas la plus belle femme qu’il ait eu l’occasion de fréquenter…mais elle avait quelque chose de spécial. Il ne savait pas très bien l’expliquer: une sorte de communion d’esprit. Et puis sa voix,sa voix au téléphone,il aimait le son de sa voix au téléphone. Il aurait pu y passer des heures sans se lasser,à l’écouter.

En tout cas,il l’aimait mais elle de son côté restait mystérieuse. Il ne savait pas à quoi s’en tenir. Quels étaient ses sentiments pour lui ? Elle fuyait en permanence,elle s’échappait,elle coulait comme du sable entre ses doigts. Peur d’un engagement ? Elle avait tellement été déçue par d’autres hommes qu’il ne pouvait que la comprendre. Mais lui trouvait cela injuste. Il ne s’estimait pas rentrer dans la même catégorie que les hommes dont elle lui avait parlé. Il n’était pas comme cela,il le savait. Mais comment le lui faire comprendre. Car autant il pouvait être un surdoué des sentiments…des autres,autant pour tout ce qui le concernait,il se montrait d’une timidité et d’une maladresse incroyable.

Comment lui faire comprendre,comment la faire aller au-delà de ses légitimes interrogations ?Il n’en savait fichtre rien,il était nul sur ce point. Et cela le rendait malheureux. C’est pour cela,aussi,qu’il se concentrait sur sa respiration,sur le fait de rester dans le moment présent. Ne pas se projeter dans l’avenir,que de toute façon on ne maîtrise pas. Ne pas s’empêcher de penser non plus,ce qui était de toute façon impossible. Non,canaliser ses pensées,les ordonner,les accepter. Et surtout accepter ses émotions qu’elles soient positives ou négatives. Les prendre et les ranger. Doucement, calmement. Il avait déjà donné pour savoir ce que cela donnait de résister à son esprit.

Il en était là de ses pensées quand son téléphone sonna.

Il sursauta car tiré brutalement de sa rêverie profonde. Il chercha du regard son portable. Il était sur la table de nuit. Pendant qu’il se dirigeait vers cet instrument qui le reliait à Popée,il se demanda,si cela pouvait être elle. Non,cela ne serait pas elle,il le pressentait. Il savait toujours quand elle avait décidé de l’appeler…ou pas. Non, c’était autre chose. Mais alors quoi. On était le Week-end de la Pentecôte et logiquement il n’était pas question que quiconque l’appelle.

Il s’approcha lentement de son portable et il regarda le nom s’afficher sur l’écran. Il vit le nom de son collègue et ami……. .Pas un bon présage. Pourquoi l’appelait-il un week-end comme celui-ci ? Il eut tout de suite conscience que quelque chose était arrivé à Paris. Un imprévu.  A chaque nouvelle sonnerie de son téléphone,il entendait le roulement de tambour des ennuis. Il n’avait pas peur,non. Il était prêt à affronter les choses de la vie maintenant. Son métier de flic l’avait blindé,l’avait endurci. Il décrocha,un peu nerveusement néanmoins.

« allo,Gaspard ? »

« Salut Jérôme,que me vaut l’honneur de ton appel? »






Le Fou Artistique.

10 05 2010

Chapitre 4.

“Everyday I Write The Book.”  Elvis Costello.

Ce n’est pas facile d’écrire finalement. Je croyais tenir une histoire,la mienne. Mais mes idées s’embrouillent. Je n’ai pas de fil conducteur. Je n’ai pas les idées claires. Remarque cela fait longtemps que je n’ai pas les idées claires. En fait,je m’aperçois qu’il est trop compliqué d’écrire un roman. Alors je vais faire un journal de ma vie,comme ma mère. Et je dis « remarque »,car je vais m’adresser à un lecteur éventuel de ces pages. A propos de ma mère,je ne t’ai pas raconté sa vie. J’ai juste parlé de mon père et à quel point cela m’avait traumatisé. Bon,il faut que je me dépêche de te parler de ma mère. Si je deviens comme elle j’aurai tout oublié du début de ce texte en arrivant à la fin. En ce moment,je suis calme. J’ai évacué ma fureur dernièrement. Je ne sais pas pour combien de temps. Je ne sais pas quand l’appel du sang me reprendra. Je suis perdu,je ne sais plus.

Ma mère n’a pas profité de sa retraite non plus. Pas plus que mon père,finalement. Car s’occuper d’un handicapé est terriblement difficile. Ma mère est une sainte. Elle s’est occupée de cet homme pendant des années avec un dévouement extraordinaire. Elle s’en est même trop occupée. Elle aurait dû penser à elle parfois. Parfois on n’est pas assez égoïste. Et parfois,il faudrait être égoïste. Elle avait des griefs contre mon père mais elle a tout pardonné,de manière admirable.

Mon père n’a probablement pas toujours été très simple avec elle. Il a un degré d’exigence nettement plus élevé que la moyenne. Quand il était instituteur,dans sa petite école,avec ma mère,il était terrorisant pour les enfants. L’instituteur vieille école. Mais cela donnait des résultats indéniables. La preuve,moi.

Ma mère est maintenant complètement perdue. Sa mémoire s’est effilochée tout doucement,de manière très prématurée. Elle se rappelle de choses du passé,pas de tout bien sûr,mais tout n’est pas complètement effacé. Par contre,pour la mémoire immédiate,c’est un disque dur qui n’imprime plus rien du tout. Le disque dur a pris un virus. Plus de mémoire vive. Elle oublie au même rythme qu’elle vit. Le point positif c’est qu’elle n’aura plus de mauvais souvenirs. Et pour elle c’est déjà bien. Quand je vois aujourd’hui ma mère,j’enrage. J’ai des vagues amères qui me submergent. Une vie de gâchée,dix de retrouvée. Malheureusement,la réalité est bien plus triste. Depuis des années quelle a été sa vie ? « She stands there all alone like a nun in church does » comme disent les Go-Betweens. A quoi avait rêvé la jeune fille que fut ma mère ? Probablement pas à une vie où elle resterait cloîtrée avec une personne handicapée. Quand tu vois une personne handicapée dans la rue,tu as pendant quelques secondes de la commisération. Le pauvre !!! Quelle triste vie dans ce fauteuil…. Mais tant que tu n’as pas vécu cela,réellement,physiquement,tu ne sais pas. Non tu ne peux même pas deviner tout ce que cela implique au quotidien. Sinon ta pitié durerait bien plus longtemps et serait bien plus sincère. Le handicap au quotidien se résume à un long calvaire. Des ennuis et des ennuis à la chaîne. Des ennuis qui n’en finissent jamais. Ma mère c’est un peu Sisyphe avec une jupe,luttant sans cesse contre des choses qui reviennent toujours.

Le paraplégique ne peut bien évidemment plus se servir de ses jambes. Il a un fauteuil et c’est ce qu’on voit le plus. Mais il y bien d’autres contraintes,moins visibles mais parfois excessivement embêtantes. Le paraplégique est paralysé des jambes,mais pas seulement. Cette paralysie touche aussi le bas-ventre. C’est-à-dire le système urinaire et génital. Du jour au lendemain tu deviens donc asexué. Autant dire que tu n’es plus rien. Et ta compagne n’est alors plus une femme. Car finalement c’est ta virilité qui la rend femme. La compagne du paraplégique est placée l’alternative suivante :soit de rester digne et fidèle,et donc d’être une Sainte Femme. Soit de devenir Marie Madeleine,la prostituée,en trompant son paraplégique de mari. Mais comment s’accommoder alors de la mauvaise conscience qui viendra immanquablement tarauder la femme adultère ? Trahir son mari qui a été trahi par la vie ? Le punir une seconde fois ? Il faut une sacrée force de caractère pour oser envisager un tel passage à l’acte. Ma mère est restée fidèle . C’est donc une Sainte. Chez ces gens là,on ne trompe pas Monsieur,on courbe l’échine devant la dureté de la vie. On ne se plaint pas Monsieur. Moi,je revendique le droit de me plaindre. Je revendique le droit de gueuler mon malheur. Je revendique le droit de ne m’intéresser qu’à mon petit nombril. J’emmerde ceux qui ne me comprennent pas. Et parfois me viennent des envies de meurtre. Et quand cela devient trop fort,je tue.

Je reviens à la vie du handicapé. Le système urinaire défaillant veut aussi dire que,non seulement,tu ne peux plus bander,mais qu’en plus tu ne peux plus pisser. Pour uriner,geste tellement naturel,il faut tout un cérémonial. Il faut se laver les mains le plus possible. Il faut enduire une sonde de vaseline. Puis,il faut se la fourrer dans le sexe. L’enfoncer sans ambages dans l’urètre pour arriver jusque dans la vessie. Et là tu peux enfin te vider de ce liquide toxique. L’inconvénient c’est que des petites bestioles,appelées bactéries,en profitent pour rentrer dans ce monde normalement aseptisé. Et se développent alors infections urinaires sur infections urinaires. Fièvres,douleurs,puanteur. Il faut prendre des antibiotiques pour traiter. Et plus ça va plus les bactéries résistent et deviennent méchantes,difficiles à éradiquer. La pyélonéphrite te guette à chaque instant et risque de bousiller ton rein. Pire la septicémie est possible et en dix minutes le coma va te prendre dans ses bras. La mort au coin de la sonde,c’est ce qui attend le paraplégique.

Toi qui liras ces lignes,sais-tu comment marche ton intestin ? Cette merveilleuse machine à fabriquer de la merde chaque jour que Satan fait. Ton intestin est sublime,il faut le savoir. Ta merde est produite par une machine extrêmement bien étudiée et tellement complexe. C’est le système nerveux autonome qui fait que tout cela fonctionne. L’intestin est comme un serpent qui ondule,cela s’appelle le péristaltisme,et qui fait avancer tous les déchets. C’est une belle machine qui sert à évacuer les poisons violents qui risqueraient de te tuer. Chez le paraplégique la machine est touchée. Coulée la bielle. Alors le serpent il te mord le ventre sans pitié aucune. Il enfonce ses crochets acérés minutes après minutes,heures après heures,jours après jours,semaines après semaines,années après années dans ton abdomen. Tu ne peux plus chier. Et tout cela te pèse. Tout cela t’emplis. De haine,de mauvaises pensées,de douleur insupportable. Et puis tu ne pense plus qu’à ça :à chier. Tu n’es plus qu’un ventre. La vie tourne autour de ton ventre,la terre entière tourne autour de ton ventre. Ton ventre est un trou noir devenu le centre de la galaxie. Et les autres,tes enfants,ta femme,ta compagne qui te suis depuis tant d’années,ils ne peuvent même pas te comprendre. Comment comprendre un ventre ? Et pour une femme comment vivre avec  un ventre ? Elle ne vit plus avec un mari mais avec un boyau immobile,paralysé. Quelle joie la vie !! La vie est vraiment une salope. Mais ce n’est pas grave :ma mère ne s’en souvient plus. Par contre,moi,je m’en souviens et ma rage vient de par ici,de ce bout de boyau inerte,de ce cerveau qui se vide doucement. Bientôt,ma mère ne se rappellera même plus de mon prénom. Quand je pense à cela,les larmes me viennent aux yeux,la nostalgie m’envahit. Notre enfance est compilée,là,dans la salle à manger de mes parents. Dans leur « living » des années 70,celui que j’ai toujours connu. Celui qui se trouvait déjà dans la maison de notre petite école de campagne. Tout un pan de vie dans un tiroir. Sur trois cassettes vidéo. Une compilation de films super8 faits par mon père. Il y a quelques temps,je les ai regardés,car je ne veux pas que la mémoire me fuie. J’essaie de fixer tous ces moment à jamais. Je ne veux pas finir comme elle,ma mère. Et je ne veux pas finir comme lui,non plus.

Une image m’a frappée plus particulièrement dans ces films,c’est celle de ma communion. Pas parce que j’avais une gueule incroyablement laide,pas parce que la honte m’a submergée cette vue. Non,le plus frappant était le parallèle avec la communion de mon frère. Un an de différence entre ces deux films. Un an,une broutille. Un an,quelle différence ?

La différence m’a sidéré,totalement sidéré. Je me suis rendu compte que ce moment précis avait été la fin de mon enfance. Un passage entre deux époques,entre deux mondes. Les mêmes personnes ou presque. Enfin non,pas les mêmes personnes . Et cela doit avoir une importance capitale. Mon grand-père,le père de mon père,était mort entre temps. Et aussi une séparation dans un couple,dans deux couples. Et l’équilibre fragile est rompu. Pour ma communion,une insouciance énorme se dégage du film. Une joie de vivre qui transparaît et qui encore aujourd’hui me donne le sourire. Et un an plus tard,un autre siècle,une autre époque,la magie est rompu. Les sourires se sont évanouis,la mayonnaise est retombée. Une tristesse sourde suinte de ce film. La fin de mon époque insouciante,la fin de ma jeunesse. Et puis tout s’enchaîne derrière. La spirale négative. La maladie qui s’y met,la mort qui s’empare de la famille. L’étrange sentiment qu’on ne pourra plus jamais être heureux. C’est un peu comme si j’avais escaladé un col à vélo. Ce col je l’ai escaladé gaiement,sereinement. J’étais en pleine enfance. Ce col était mon enfance.

Et puis j’ai passé le sommet,à 12 ans. Et depuis,je descends l’autre versant. Je négocie les virages comme je peux. Parfois cela passe tranquille. Parfois je freine un peu tard et je frôle le précipice. Mais pour l’instant je suis toujours resté sur la route. Les accidents sont pour les autres. Pour certains cela vaut mieux. Il vaut parfois mieux avoir un accident que de poursuivre la route.

Perdre la mémoire est étrange. Tout s’efface au fur et à mesure. Tu vis un instant et tout de suite après il n’existe plus. Pour moi,pour toi,pour nous,l’instant vécu ne disparaît pas totalement. Il reste dans la mémoire. Il laisse une trace,une empreinte. Qui peut d’ailleurs engendrer de la tristesse à travers le sentiment de nostalgie. Cette mémoire,cette trace de ce qui a été,est la seule preuve qu’on est encore vivant. Celui qui n’a plus de mémoire est déjà à moitié mort. L’instant présent n’existe pas en temps que tel :seul existent le passé et l’avenir. Et l’avenir c’est l’inconnu. Alors quand le passé devient lui aussi l’inconnu,que reste-t-il ? Une sorte d’état éthéré qui n’existe pratiquement pas. Ce n’est peut-être pas la mort,finalement. Non. Mais ce n’est plus tout à fait la vie. Peut-être qu’on devient une sorte d’être hybride entre l’humain et le fantôme. Un être qui survit dans les gestes du quotidien mais qui n’a plus de vie intellectuelle. Une déchéance terrible. Ma mère a été institutrice. Elle a appris a lire à des centaines d’enfants. Elle a appris à lire à ses propres enfants. Et maintenant,elle n’est plus qu’une coquille vide. Peut-être qu’elle a trop donné d’elle à cette époque. Pour elle son métier était primordial. Une vocation. Transmettre le savoir. Cela a dû la vider petit à petit. Les enfants sont comme des vampires. Ils ont trop puisé en elle. Ils ont phagocyté sa substantifique moelle. Et maintenant,il ne reste rien. Plus que l’enveloppe charnelle. Une enveloppe charnelle en pleine décrépitude. Une enveloppe charnelle qui se tasse sous le poids des ans,de la souffrance. Car elle est en souffrance perpétuelle. En fait,la seule conscience du monde qu’elle a doit être la douleur. Une douleur dans le dos qui la taraude depuis plusieurs mois. La souffrance est un élément qui rappelle qu’on existe. C’est comme ça que ma mère doit continuer à se rendre compte qu’elle n’est pas morte. Qu’elle est encore vivante. La souffrance est-elle rédemptrice ? Faut-il souffrir pour sauver son âme ? Ma mère est-elle en pénitence ? Mais bon sang,quelle faute a-t-elle commise ? Qu’a-t-elle fait d’atroce pour mériter cela ? J’ai fait ma communion,comme je te l’ai dit tout à l’heure. Et depuis je suis devenu profondément athée. Dieu. Mais quel Dieu ? Quand je vois ne serait-ce que le sort mes parents,je vomis Dieu. J’exècre Dieu. Dieu est un concept inventé pour les faibles d’esprit. Pour ceux qui pensent qu’il faut sauver son âme. Moi je n’ai rien à sauver. Rien du tout. Il est trop tard. Les gens ont besoin de se dire que peut-être leur vie est une vie de merde mais qu’après leur mort,qui leur fait tellement peur,ils auront un salut éternel. Un bonheur perpétuel. Bien mérité après une vie de merde comme cela,non ? Les cons. Moi je n’ai qu’un objectif :ne plus rien voir,ne plus rien sentir,ne plus rien entendre,ne plus rien toucher,ne plus rien goûter,comme la pierre dans mon jardin. Pour moi le bonheur est là. Le bonheur est cette pierre dans mon jardin. Insensible à tout ce qui se passe et donc indéniablement,incontestablement heureuse. Le paradis n’est pas un jardin. Il est simplement une pierre. Et pas n’importe laquelle. Celle qui est dans mon jardin. C’est dommage pour les gens qui ne connaissent pas mon jardin et surtout cette pierre,car jamais ils ne connaîtront le paradis. Les cons.

 





Le Fou Artistique.

14 03 2010

Chapitre 3.

Le bon Samaritain.


La fille était sûrement descendue du train qui arrivait de Paris. Elle n’avait pas le look des jeunes filles de province. Elle respirait la capitale. Elle était probablement originaire d’ici et rentrait chez ses parents pour quelques temps. Paris transforme les gens au bout d’un moment. C’est un grosse machine,inhumaine,impitoyable qui broie les personnes et les change en robots immondes. Pratiquement tous les Parisiens sont des provinciaux qui se sont retrouvés là,un jour ou l’autre,pour le travail,la famille,les études et qui se sont vus métamorphosés. L’esprit de la cité a poussé en eux. Il a grandit de jours en jours en les envahissant. Et l’individualisme,la plaie de la société urbaine,s’est emparé de leur esprit. Elle était habillée comme toutes les jeunes filles branchées de son âge. Un jean moulant,taille basse. Un petit blouson au style kitsch et totalement ridicule. Un petit sac à main dans le creux du coude et le téléphone portable dans la main du même bras. Elle tirait une petite valise à roulette derrière elle avec peut-être à l’intérieur un échantillon de toute la misère humaine. C’est l’impression qu’il avait tout de suite eue en la voyant avancer sur le quai. Elle avait une démarche empreinte de lassitude. Cette fille était malheureuse. Il le savait. Il le sentait. C’était une jeune fille qui était partie à Paris emplie de rêves. Des rêves glorieux,des rêves de réussite. De réussite amoureuse peut-être ? Ou des rêves de réussite sociale ? Il ne savait pas. Il méprisait les deux. Ce sont des sentiments qu’on laisse aux faibles et il se sentait déjà suffisamment faible sans avoir à en rajouter. Mais,de ces deux rêves,celui qu’il exécrait le plus était celui de la réussite sociale. Le rêve de la réussite sociale était,pour lui,l’élément prépondérant qui faisait en sorte que cette société nauséabonde pouvait perdurer. Ce capitalisme triomphant que rien ne semblait pouvoir abattre et qui renaissait à chaque fois de ses cendres tel un phoenix. Il était intimement persuadé que l’ambition personnelle,dont il n’avait jamais été pourvu,était le moteur du capitalisme,en plus d’être une source de malheur profond. Tous ces pauvres d’esprit étaient juste de bons petits soldats. De la chair à canon qu’on envoyait au front comme les soldats sur le Chemin des Dames. C’est grâce à tous ces loyaux serviteurs que les généraux pouvaient continuer à s’engraisser,à proliférer,à faire que ce système pervers puisse continuer encore et encore. Mais,au fond combien de gens réalisaient vraiment leur ambition profonde ? Peu. Très peu. Tous les autres étaient condamnés à ressasser sans cesse l’amertume de leurs échecs. Ils voyaient petit à petit leurs rêves fous de jeunesse se déliter doucement au contact de la réalité. Ils se rendaient alors vite compte que la vie les avait roulés. Que depuis leur plus jeune âge,on ne leur avait vendu que du vent et uniquement du vent. Ce monde auquel ils avaient eu la naïveté de croire,il n’existait pas en fait. Ils le découvraient brutalement,en général. Et la chute était alors terrible. Le miroir éclatait,volait en éclat et ce qu’ils voyaient à la place,qui serait maintenant,et à jamais leur réalité,ne correspondait plus du tout à leur repères habituels. Ils étaient défaits. Lamentables. Des déchets de plus du capitalisme. Des déchets vivants. Ou à peu près. Ils sombraient dans la dépression,les médicaments,l’alcool,la violence conjugale. Mais où étaient les rêves de jeunesse ? Mais où se trouvait l’avenir ? Ils ne voyaient plus que du noir,que du désespoir. Ils attendaient,résignés,la mort.

Et lui,par humanisme,il était la bonne âme qui leur donnait ce qu’il voulait. Ce qu’au fond,ils désiraient le plus au monde. La mort. Il avait constaté que les femmes étaient les plus sujettes à cette terrible désillusion. Peut-être à cause de ces conneries de Belle au Bois Dormant,de Cendrillon ? A cause du Prince Charmant ? Les femmes,elles attendent,elles courent après le prince charmant,mais jamais elles ne le trouvent. Les belles histoires finissent mal. Sinon,elles ne seraient pas belles. Alors les femmes ont des rêves bien plus grands que n’importe quel homme. Elles rêvent d’un mari aimant,attentionné,plein de bonnes intentions. Elles rêvent d’enfants qui soient les plus beaux du monde,obéissants,en pleine santé. Elles rêvent d’une vie aisée pleine de voyages exotiques et de belles sensations. Elles rêvent d’histoires d’amour qui ne s’usent jamais. Elles courent après des chimères. Leur chute est d’autant plus douloureuse qu’elle est vertigineuse. C’est pourquoi il chassait des femmes. Ce sont les femmes qui lui inspiraient la plus grande pitié. Et cette pitié le guidait dans son action. Il ne supportait pas cette idée d’une souffrance sans espoir en attendant la mort. Chacun a son moteur pour agir. Lui c’était la pitié,l’humanisme en quelque sorte. Et il sentait bien que cette fille avait vu ses rêves se briser comme un verre de cristal qui tombe de la table. Qu’elle serait maintenant malheureuse jusqu’à la fin de ses jours. Il ne pouvait laisser cela dans cette situation.

Il l’observa quitter le quai de la gare,traverser le hall et s’avancer vers l’aire prévue pour les taxis. Elle pliait sous les trombes d’eau et les rafales de vent. Et comme elle était descendue du dernier wagon,le temps qu’elle arrive ici,les rares taxis présents en ce dimanche étaient déjà tous partis. Elle attendit impassible cinq ou six minutes sous la pluie cinglante. Et subitement,de guerre lasse,elle sembla décider qu’à pied cela serait aussi bien. Elle agrippa le manche de sa valise et commença à s’engager dans l’avenue principale qui partait de la gare. Il lui emboîta le pas sans qu’elle ne le remarque. Sans d’ailleurs que personne ne le remarque. Qui fait attention aux fantômes de nos jours ?





Le Fou Artistique.

21 01 2010

Chapitre 2.

Certains nageaient sous les lignes de flottaison intimes. (Noir désir)

Ecrire oui mais écrire quoi ? Il faut une histoire. Il faut un personnage principal. Des personnages secondaires. L’histoire,le scénario,c’est assurément le plus important !!! Il faut travailler c’est une certitude….mais comment l’histoire arrive-t-elle à l’esprit de l’écrivain ? Et finalement qu’est-ce que je veux raconter ???? Il faut se baser sur sa vie,sur son expérience propre,sur son ressenti…. Pour l’instant je n’ai pas d’histoire….mais j’ai envie d’écrire….Alors écrire des bribes et tout rassembler un jour ou l’autre…pourquoi ne pas essayer ? Des histoires vécues,des histoires d’enfance….mais qui cela peut-il intéresser ??? A part moi….Peut-être cela pourrait-il être thérapeutique finalement:se vider l’esprit comme on se vide les couilles en se masturbant après une trop longue abstinence. Parler de masturbation,tiens,bonne idée ça…..qui parle de masturbation ??? C’est tabou !!Je pourrais commencer un livre par une formule du style :

Aussi loin que je puisse me rappeler je me suis toujours masturbé. Bien sûr ce n’était pas comme sous la forme que je pratique actuellement,mais cela était assurément de la masturbation….

Cela fait bien décalé,limite anormal et j’aime l’anormalité. J’aime la provocation jusqu’à l’excès. Heureusement,ou malheureusement,je ne saurais pas en juger,mon éducation a posé un corset sur mon esprit. Et je me sens comme une Ferrari dont le moteur serait bridé !!!Une voiture de sport rutilante avec un moteur de deux chevaux,voilà ce que je suis en fait. Je suis un monstre en puissance,probablement comme beaucoup de mes semblables humains. Mais grâce à mon vernis éducatif,je me retiens,je me freine. Enfin…je crois !! Merci Papa et merci maman….. Quand je pense à eux en ce moment j’ai envie qu’ils meurent…..Pas de manière violente,non…De manière douce,de manière apaisée…..Je n’en peux plus de voir leur souffrance. Une souffrance toute rentrée. Mes parents ont toujours été d’une pudeur extrême. Pas de sentimentalisme chez nous,voire pas de sentiments….Ou alors tellement cachés….Enfouis sous des tonnes de conventions….Pas de marques d’effusion,pas de câlins….tout est feutré,tout est lisse…Mais leur histoire est d’une tristesse infinie. Et c’est peut-être tout le poids de cette immense tristesse qui est trop lourd à porter pour moi,qui fait que mon dos est en compote,qui fait que je suis voûté,avec la tête toujours un peu rentrée dans les épaules. Un peu comme si j’avais quelque chose de trop lourd à porter pour moi. Il y a des mystères…et les mystères ne sont pas bons. Ma mère a-t-elle été violée quand elle était jeune ?? Je pense savoir que oui….mais je n’en suis pas sûr. C’est mon frère qui me l’a dit…Il est bien sûr digne de confiance mon frère,mais je n’ai jamais eu,moi,la preuve devant les yeux. La preuve est un journal intime écrit par ma mère. Mon père a-t-il été un « bourreau » du quotidien avec elle ? Quand je dis bourreau,je ne pense pas à un aspect physique,mais à une emprise psychologique sur cette femme qui avait perdu confiance en sa féminité. Sur une femme qui n’a jamais fait de câlin à son premier enfant,c’est-à-dire,moi ?Jusqu’à 14/15 ans, j’ai eu l’impression d’être heureux ou à peu près….Le seul problème que j’avais était ma timidité et ma sale gueule ce qui faisait de moi le roi des amours impossibles. J’ai toujours été le roi des amours impossibles mais j’en reparlerai plus tard. Notre cocon familial était stable et apaisant…presque trop. Alors,nous restions dans ce cocon. Protégés des attaques des autres,protégés de la brutalité du monde environnant. Mais,si la protection peut être bénéfique,elle vite peut devenir sclérosante.Mes parents ont tout sacrifié pour nous apporter la meilleure éducation possible. Et j’ai leurs paroles qui me trottent encore dans la tête : « nous en profiterons quand nous serons à la retraite…. » Et bien,non !!!! Dommage……non,ils n’en n’ont pas profité de leur retraite….car la maladie est passée par là. A 48 ans,mon père s’est aperçu que ses jambes avaient de plus en plus de mal à le porter. Il l’a constaté quand il était accroupi dans son jardin,dans son Eden,un jardin extraordinaire. Mais austère,à son image. Simple,carré,sans fioritures,donnant cependant de superbes récoltes. Il s’était rendu compte,que petit à petit ses jambes le trahissaient et le laissaient volontiers cloué au sol. Un aller simple vers la Terre,sa compagne principale,finalement. Plus de retour. Impossible de se relever. Rester au milieu de ses légumes plutôt que de revenir vers nous,peut-être était-ce sa volonté en fait ?? En tout cas,il a tellement bien réussi son œuvre que,de jours en jours,la saleté de maladie a proliféré dans sa moelle épinière,le laissant avec de moins en moins de forces et de plus en plus prés de la terre. Quand il a consulté,on l’a pris pour un fou !!! Il s’est même retrouvé chez un psychiatre….Un rhumatologue l’avait envoyé chez un psy !! Aller voir un psy alors que des zones entières du corps sont devenues insensibles !!! Quelle dérision !! Si ce n’était pas mon père,je pourrais presque en rigoler…. Mais,non,je n’en rigole pas !!! Et quand je n’en rigole pas,je suis submergé par une violence intérieure féroce qui me dévore et qui me pousse à faire des choses atroces… Après,plusieurs années de psy,inutiles,il s’est retrouvé chez un neurologue et là,après deux minutes de consultation et un signe de Babinski,la vie de mon père,et peut-être la mienne a basculé….IRM en urgence,c’est-à-dire,4 ou 5 mois plus tard. C’était le tout début de cette remarquable technique d’imagerie. Et pendant ce temps le mal qui évolue….Ne plus pouvoir descendre de sa voiture par moment…un horrible sentiment de décrépitude qui s’abat sur un homme. On a été,mais on pressent qu’on ne sera plus…..C’est la maladie qui fait sont œuvre malsaine. Qui ronge le moral. Qui rend triste et morne. Qui détache,mieux que la meilleure des lessives,de sa famille. Comment faire autrement que de se centrer sur soi ? Comment être suffisamment serein pour pouvoir encore donner de l’amour aux autres ? Pour donner de l’amour aux autres,encore faut-il aimer encore un peu la vie. Et mon père n’aimait déjà plus la vie… Quelle horreur pour lui. Quelle horreur pour sa femme,ma mère. Quelle horreur pour mes deux frères et moi. Le verdict:un épendymome à la moelle épinière. Il faut opérer…Et ce n’est pas une petite opération. Il faut scier 3 ou 4 vertèbres,découper la moelle pour enlever la tumeur. Etre ouvert comme le bœuf à l’abattoir. Coupé en deux. Dix heures d’opération. Quatre ou cinq jours de réanimation. Pour enfin se rendre compte qu’on est paraplégique,ce qui n’avait jamais été prévu au programme. 49 ans et handicapé pour le restant de ses jours. « on en profitera à la retraite… » Non,on n’en profitera pas à la retraite. Fichue la vie !!! Foutus les espoirs !!!

La vie est un combat,la vie est une arène avec des gladiateurs. Certains voient le pouce des spectateurs en l’air,d’autres,malheureusement voient les pouces se diriger inéluctablement vers le bas. C’est la fin du combat….ou alors le début d’un autre. Le début de la survie puisque la vie est finie. Le combat est celui-ci :soit on trouve les forces nécessaires et suffisantes pour se foutre en l’air,soit on se laisse dériver au gré des courants en traînant sa tristesse et en ressassant son amertume. Le combat n’est plus fait de sang,mais de larmes. Il n’est plus fait de violence,mais de solitude. Voir la décrépitude s’installer de manière aussi précoce a été pour le jeune adulte que j’étais,une épreuve qui tenait réellement du traumatisme. Un traumatisme psychique que j’ai eu du mal à gérer et à digérer. Le courage ultime pour moi aurait été de tuer mon père. Enfin non,pas de le tuer,de l’euthanasier…ou tout au moins de le lui proposer. Mais je n’ai jamais eu ce courage. Alors,maintenant,je compense. C’est un peu comme si j’agissais par procuration. Tuer son père ce n’est pas simple. Tuer quelqu’un d’autre c’est beaucoup plus facile,tu peux me croire,lecteur qui un jour croisera ces lignes. C’est pour cela que l’orage gronde en moi et que parfois il lance des éclairs violents. C’est comme une grosse boule de rage qui sort brutalement de moi. Et je n’y peux rien.

En fait l’histoire,je la tiens,ce sera la mienne. Le scénario,celui de ma vie,peut finalement intéresser des gens,je le sens maintenant. Et si le fait d’écrire pouvait assécher cette colère qui est moi et m’empêcher d’être un monstre. Là je sais c’est sûrement beaucoup demander. Mais je peux essayer….








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