2/11/02: 2+1+1+2=6…….Le signe du diable?

9 10 2011

http://faitchiermeditpasquilexisteaussi.wordpress.com/2011/04/18/21102-21126-le-signe-du-diable/

Le début de cette histoire est juste haut-dessus. Juste un petit clic sur le lien….Rappelle-toi….

Il sortit de la chambre en essayant de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller Zoé qui dormait encore. Il ouvrit la porte le plus silencieusement possible et s’arrêta sur le palier. Il hésita une fraction de seconde. Allait-il lever Fantine tout de suite ou d’abord préparer le biberon ? Devant les cris stridents du bébé, il décida de la lever avant toute chose. Il se dirigea vers la chambre voisine, ouvrit la porte et s’approcha du petit lit pliable qu’il avait installé la veille. Il prit Fantine dans ses bras, lui dit gentiment bonjour et il se dirigea prestement vers l’escalier car manifestement ce n’était son bonjour qui allait lui suffire. Arrivé dans la cuisine, il posa Fantine dans un petit siège pour bébé qui se trouvait par terre puis il se jeta sur le biberon. Il était devenu un professionnel du biberon. Prendre la bouteille d’eau minérale, remplir le biberon, prendre la boite de lait en poudre, s’emparer de la petite dosette, compter le nombre de doses, enfourner le tout au four micro-onde, programmer le nombre de secondes pour que le liquide ne soit ni trop froid, ni trop chaud, visser la tétine sur le biberon, vérifier que le liquide s’écoule parfaitement par la petite ouverture de la tétine. Il faisait tout cela efficacement, rapidement, mécaniquement. En quelques minutes Fantine s’était retrouvée avec la tétine dans la bouche et avait stoppé ses hurlements. Ce silence retrouvé était une bénédiction pour ses oreilles et son cerveau toujours en proie à une violente céphalée. Dès qu’elle aurait terminé son biberon, il allait s’occuper de sa gueule de bois. Mais pour l’instant il regardait sa fille téter goulument le biberon. Il trouvait les bébés de cet âge assez étranges. Il les voyait comme des machines à manger, dormir, chier. Enfin non, il exagérait. Il savait maintenant que, même quand ils tous petits,  on partage des choses avec ses enfants. Et puis, à maintenant 5 mois Fantine, commençait à être plus qu’éveillée. Elle commençait à prendre forme humaine, en fait. La communication devenait presque possible. Lui, il aimait bien ces moments où le bébé est calme, détendu, ces moments où il se remplit d’énergie, pour grandir, pour faire pousser ses neurones, ses muscles, ses os. Il la regardait avec ses petits yeux fermés presque rendormie maintenant, mais toujours avec ce mouvement mécanique de la bouche qui lui permettait d’ingurgiter son biberon.  Quand elle eut terminé sa tétée, il la prit dans ses bras, il lui posa le ventre sur son épaule et il commença à lui caresser le dos tout doucement, en faisant de petites rotations, alternées avec de petits tapotements. Il savait que, de cette façon, elle n’allait pas tarder à faire son rot. Ensuite, il la poserait dans le siège pour bébé avec un petit portique devant elle pour qu’elle s’occupe un peu avec ses mains et puis il pourrait s’occuper un peu de lui. S’occuper de lui, consistait  déjà à se préparer un café. Il était sûr que cela allait le réveiller définitivement. Il s’approcha de la cafetière et se mit à l’ouvrage pour préparer le breuvage matinal. Ensuite il s’approcha de Fantine qui était dans le transat et commença à jouer avec elle. Il aimait bien quand elle lui faisait de grands sourires. Il s’était toujours occupé de ses deux filles. Il avait passé beaucoup de temps à jouer avec Zoé et il continuait avec Fantine. Il avait toujours adoré quand il les faisait rire aux éclats en les chatouillant ou en mimant une mouche avec ses doigts. Ces moments étaient toujours des moments émotionnellement très forts et il ne s’en lassait pas. L’odeur du café vint lui chatouiller les narines et les neurones et il prit soudain de nouveau conscience qu’il n’avait toujours rien fait pour son mal de tête. Il se redressa et se dirigea vers le placard de la cuisine où ses parents rangeaient leur armada de médicaments en se disant qu’il allait bien trouver de quoi passer cette foutue céphalée. Il fouilla quelques secondes avant de dénicher une boite de Doliprane effervescent et puis aussi une boite d’Advil. Il se demanda ce qu’il allait prendre. Il se rappelait que le Doliprane effervescent n’était vraiment pas bon. C’était une espèce de gout salé mélangé avec un arôme étrange et un peu sucré de citron. Ou quelque chose de cet ordre. En tout cas, à chaque fois cela le faisait tirer au cœur et ce matin il ne se sentait pas le courage de tirer au cœur car il ne garantissait pas le résultat. Il ouvrit la boite d’Advil et avala 2 comprimés de 200 mg. De toute façon, l’Advil était incontestablement plus efficace que le Doliprane. Le café était prêt et il se dit qu’il allait essayer de grignoter quelque chose malgré son estomac meurtri. Il prit son petit déjeuner seul dans la grande maison encore déserte. Tout le monde était encore couché. Ses parents dormaient encore. C’est sa mère qui allait se lever en premier et probablement dans peu de temps. Ses frères et leurs femmes se lèveraient un peu plus tard. Valérie aussi. Et la maison allait très vite retrouver une animation bien anormale pour elle. D’habitude quand ses parents étaient seuls, c’était le lieu de la monotonie, de la morosité, de la maladie et de la dépression. En ce week-end c’était un afflux brutal de vie qui était arrivé. Et il se dit que c’était bien pour ses parents de les avoir tous là. Peut-être un peu fatiguant. Mais en même temps, c’était, pour eux, comme une bouffée d’oxygène chez un insuffisant respiratoire. Cela leur permettait de repartir pour un tour. De se rappeler pourquoi ils étaient encore en vie. Il prenait son temps pour boire son café.  Décidément, il avait du mal à avoir les idées claires ce matin. Les effets néfastes de l’alcool étaient encore bien présents. Il se rappela que son père lui avait dit qu’il allait falloir démonter un meuble dans la chambre de Thierry. Ils feraient cela dès que celui-ci serait disponible. Cela lui laissait le temps d’aller se doucher tranquillement, de s’occuper ensuite de Zoé qui était assez matinale et qui demandait beaucoup de temps et d’attention en ce moment. Les petites sœurs qui arrivent perturbent parfois l’équilibre de la vie des plus grandes. Et puis, il se rappela qu’il devait aussi appeler un cabinet médical pour prendre un rendez-vous pour l’année 2003. Dans ce cabinet, ils ne donnaient rendez-vous par téléphone que le samedi. Et il avait oublié depuis trois samedis consécutifs. Il fallait absolument le faire ce matin sinon il n’aurait pas de place pour l’année. Il appellerait tout à l’heure avec son portable. Il termina lentement son petit déjeuner, mis son bol dans l’évier, passa un petit coup d’éponge sur la table. Il crut entendre des bruits qui venaient d’en haut. Il tendit l’oreille. Oui, il en était sûr, un enfant bougeait. Etait-ce Zoé ou son neveu ? Il s’approcha du bas de l’escalier et reconnu Zoé. Il monta alors à l’étage pour éviter qu’elle ne réveille toute la maison. Zoé, comme sa sœur un peu plus tôt, commençait à avoir faim. Quand il ouvrit la porte, il s’aperçut que Zoé avait déjà fait suffisamment de bruit pour réveiller Valérie. En fait, c’est Valérie qui allait pouvoir s’occuper de Zoé. Il s’assit quelques minutes sur le bord du lit et salua tout son petit monde. Valérie lui demanda où était Fantine. Toute seule en bas, elle a mangé. Pendant qu’elle sortait Zoé du lit pour enfant et prenait la direction des escaliers, lui se rendit dans la salle de bain pour prendre une douche salvatrice et se rincer le corps des résidus d’alcool qui avaient dû passer dans sa sueur nocturne. Quand il ressortit de la pièce, il était beaucoup plus frais et dispo qu’au réveil. Un léger battement dans les tempes le gênait encore. Mais cela était devenu très supportable. L’Advil avait commencé à faire son effet et un bon effet. Il descendit l’escalier et au bruit qui s’élevait dans la cage d’escalier, il comprit que tout le monde, ou presque, était maintenant debout. Un sourire apparut sur ses lèvres, c’était une bonne journée en famille qui commençait. Il n’allait peut-être pas trop reprendre d’alcool à midi, pour ménager sa tête, mais en tout cas pour le soir, il se sentait prêt à recommencer. En entrant dans la cuisine, il salua tout le monde. Il était heureux d’être là avec tous ces gens qu’il aimait. Et on pouvait dire que chez lui, le mot heureux était loin d’être un mot galvaudé. C’était même le contraire, il avait rarement la sensation d’être heureux. Les autres disaient qu’il était pessimiste. Lui répétait sans cesse que non. Qu’il était juste réaliste. Mais personne n’avait l’air de le croire. Il s’en foutait, il restait seul avec ses idées noires. C’était comme cela. Quand tout le monde eut  pris son petit déjeuner, il resta seul dans la cuisine. Il regarda l’heure, il était 10h30. Il se dit que tant qu’il y pensait il allait prendre son rendez-vous auprès du cabinet médical. Il se dirigea vers la salle à manger, prit son portable sur le buffet. C’était un vieux buffet fabriqué par son grand-père. Car son grand-père avait été menuisier. Il avait conçu et réalisé ce buffet, ainsi que la table de salle à manger. C’étaient de beaux meubles en chêne massif. Le buffet était surmonté d’un miroir qui couvrait toute sa longueur. Ces deux éléments avaient fait partie du mobilier de ses grands-parents. Ses parents à lui les avaient récupérés car ils tenaient absolument à garder ces biens extrêmement précieux à leurs yeux.  Le portable dans la main il retourna dans la cuisine. Il essaya d’appeler une première fois. Numéro occupé. Il attendit une minute et réessaya. Toujours occupé. Le portable greffé à l’oreille, il refit sans succès le numéro une bonne dizaine de fois. A force cela lui chauffait l’oreille. Il regarda son téléphone et se dit qu’il tenait plus du micro-onde que du téléphone. C’était un appareil qu’il avait depuis peu de temps, un appareil professionnel qui était d’une taille assez respectable et avait une petite antenne escamotable. Sa patience fut enfin récompensée et il avait pu prendre un rendez-vous pour octobre 2003. Il n’était pas mécontent car il avait au moins un rendez-vous, même s’il était loin. Il prit son agenda et nota scrupuleusement la date dedans. Il était en train de le refermer quand Thierry entra dans la cuisine. Il arrivait de la salle de bain et il était prêt pour aller démonter le meuble dans sa chambre. Ils parlèrent quelques minutes dans la cuisine puis Thierry descendit chercher des outils dans la remise qui était dans la cour. Il remonta avec tout ce qu’il fallait pour venir à bout de la bibliothèque à démonter. Ils prirent tous les deux le deuxième escalier de la maison parentale, celui qui allait vers la chambre de Thierry. Ils allumèrent la lumière et commencèrent à désosser le meuble. Une porte, puis une autre. Ils commencèrent à dévisser les côtés. Très vite le premier fut enlevé. Pour le second côté, il y avait une des visses qui résistait. Il se mit à genou, la tête au plus prêt du sol pour mieux arriver à accomplir sa tâche. Il n’était pas doué en bricolage et il pestait sur cette visse récalcitrante. Il avait l’impression encore une fois d’être nul pour ce genre de choses et cela le faisait rager. Soudain, il se redressa. Il se mit debout à toute vitesse. Il se tourna vers  Thierry et lui dit : «  je ne sais pas ce qu’il m’arrive, je suis bizarre. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive. » Thierry n’y prêta pas plus que cela attention. Mais lui se sentait pris de panique car soudainement, alors qu’il était à genou, la tête baissée, il avait ressenti quelque chose en lui qu’il n’avait jamais ressenti. Il se sentait étrange, plus comme avant, plus comme l’instant d’avant. Mais il ne savait pas ce qui se passait, il avait une conscience aigüe que quelque chose ne tournait plus rond mais il ne pouvait pas mettre un nom dessus. Il n’avait pas mal, juste cette sensation étrange. « Je me sens bizarre, je ne sais pas ce que j’ai, ça ne va pas, ça ne va pas. » Son frère le regardait avec une inquiétude naissante dans les yeux. « Je n’ai rien sur le visage, tu ne vois rien ? » Non, Thierry ne voyait rien. « Je suis bizarre, je suis bizarre, il y a quelque chose de pas normal… » Il prit soudain l’escalier et descendit vers la cuisine puis il passa dans la salle à manger. Il entra dans la pièce et se dirigea vers le miroir du buffet. Valérie était assise dans le canapé et s’occupait de  Zoé. En même temps qu’il se posait devant la glace, il dit à Valérie : « Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, j’ai quelque chose de grave. » Il se regarda dans la glace et il vit que son visage avait changé. Il n’avait plus de pli entre le nez et la bouche du côté gauche de son visage. Sa bouche elle-même s’était affaissée et il réalisa qu’en fait il avait du mal à parler. Il se tourna vers Valérie et lui dit : « J’ai un truc qui a pété dans mon cerveau. » Elle se décomposa et la panique se lut sur son visage. Elle l’avait tout de suite cru. « J’ai un truc qui a pété dans mon cerveau, il faut appeler le SAMU. »  Elle prit le téléphone et appela. Pendant ce temps, ses belles sœurs étaient arrivées dans la salle à manger. Marie s’était rendu compte rapidement que la situation était assez grave. Elle dit à Valérie qu’elle allait faire sortir Zoé et Fantine dans le jardin pour qu’elles ne voient pas ce qui se passait. Charlotte s’était mise à discuter avec lui et regardait son visage. Elle ne pouvait que constater que la partie gauche de son visage était comme morte. Soudain, il eut une sorte de vertige et il se porta la main à la tête. Comme pour essayer de se retenir. Charlotte lui dit d’aller se coucher sur le canapé. Il s’allongea donc, en sueur, une sueur de terreur, car il était en train de se rendre vraiment compte de la situation : il était paralysé du visage et il avait toutes le peines du monde à pouvoir articuler ses paroles correctement. Il ne pensait pas qu’il allait peut-être mourir, il pensait juste à sa vie qui était dorénavant foutue s’il restait comme cela. Charlotte interrompit ses pensées en lui disant qu’elle avait l’impression que sa main gauche était en train de se paralyser. Il regarda alors sa main et essaya de faire bouger ses doigts. Déjà son pouce ne bougeait plus. Et son index commençait à avoir des mouvements plus que lents. Il lui semblait que le majeur était aussi atteint. Il fit bouger ses doigts sans arrêt devant ses yeux avec l’espoir que le fait de les remuer allait arrêter la paralysie. Mais rien n’y fit, l’index cessa de fonctionner quelques minutes plus tard et le majeur parvenait encore à faire tout au plus quelques petits mouvements. Maintenant toute la famille était autour de lui. Toute la famille sauf Zoé et Fantine qui étaient maintenant dans le jardin avec Marie. Eric, son frère cadet était complètement submergé par l’émotion et la peur. Ses parents faisaient bonne figure et ne paniquaient pas. Valérie était en train d’organiser la suite de la journée pour leurs filles. Elle donnait ses consignes pour que tout aille pour le mieux pour les enfants. Tout le monde essayait de masquer tant bien que mal son inquiétude en attendant le SAMU. Soudain la sonnette retentit dans le quasi silence qui régnait maintenant. Valérie se dirigea vers la porte d’entrée et l’ouvrit pour accueillir les secours. Deux personnes en blouse blanche entrèrent et saluèrent tout le monde. Ils se dirigèrent vers le canapé où il était allongé. Ils commencèrent à lui poser des questions simples. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Comment s’appelait-il ? Quel jour étions-nous ? Il savait que ces questions servaient à évaluer son Glasgow. Il pu répondre à toutes les questions. Il n’avait perdu aucune de ses facultés habituelles, mis à part sa paralysie faciale et celle de sa main. C’est ce qu’il leur expliqua pendant qu’ils poursuivaient l’auscultation. Il leur posa la question qui lui brulait les lèvres depuis le début : « Vous croyez que j’ai un truc qui a pété dans le cerveau ? ». D’avance il savait qu’ils n’allaient pas répondre, mais il posait quand même la question pour essayer de vaincre la terreur qui était en train de l’envahir. Il avait besoin d’une réponse pour savoir contre quoi il allait avoir à lutter à partir de maintenant. Il avait besoin d’une certitude et non plus seulement de ses soupçons. Ils ne lui dirent rien, seulement qu’il allait falloir aller à l’hôpital pour passer des examens.ils sortirent quelques instants dans la rue et revinrent avec un brancard. Puis ils le soulevèrent et le posèrent sur le lit roulant. Il se laissait faire comme s’il était devenu un vulgaire paquet inerte. Il comprit quand même que Valérie  allait venir avec lui et l’accompagner à l’hôpital. Ses frères et sa mère iraient, pour leur part, en voiture. Il était content de savoir qu’il n’allait pas être seul pendant les heures difficiles qui allaient suivre. Bientôt il se retrouva dans l’ambulance. C’était la première fois de sa vie qu’il se retrouvait dans cette situation. Il faut dire qu’à 34 ans il est assez rare d’avoir déjà pratiqué ce genre de sport, le transport en ambulance. Valérie se tenait à côté de lui et sa présence le rassurait. Ils arrivèrent rapidement aux urgences, l’hôpital était assez proche de la maison de ses parents. Ils le conduisirent alors dans les couloirs de l’hôpital et il eut juste le temps de voir marqué URGENCES en grosses lettres rouges sur un fond blanc avant d’être poussé dans un box. Il aperçut sa mère et ses frères qui arrivaient et venaient vers lui. Un médecin, une femme, arriva presque aussitôt. Elle tenait à la main son dossier et lui reposa quelques questions. Puis elle dit qu’il allait passer un scanner tout de suite. Deux brancardiers se chargèrent de l’emmener en radiologie. Il se disait qu’il n’avait pas longtemps à attendre pour être pris en charge, ce qui voulait dire que son état préoccupait suffisamment les médecins pour être traité en priorité. Il se retrouva avec la tête dans l’anneau du scanner et il attendit  patiemment que les clichés se prennent. La machine était en train de faire des coupes de son cerveau. On allait savoir ce qu’il avait. Une manipulatrice vint le voir avec des clichés et les glissa sous son brancard. « Alors qu’est-ce que vous avez vu ? » Elle se tourna vers lui et lui répondit qu’il verrait cela avec le médecin. L’hôpital était pire que l’armée et aurait mieux mérité le surnom de grande muette que celle-ci. Il comprit qu’il faudrait qu’il attende encore un peu. On le ramena dans son box et il retrouva Valérie ainsi que ses frères et sa mère. Il leur dit qu’il ne savait toujours pas ce qu’il avait, qu’il fallait attendre le passage du médecin. Pendant tout le temps qu’ils attendirent, ils ne dirent pas plus de quelques mots. Des banalités. Chacun était tétanisé par l’angoisse. Personne ne savait plus quoi dire. Leur monde avait subi un choc et l’onde n’était pas encore passée. Une réalité avait disparue et une nouvelle apparaitrait bientôt. Pour le moment, ils étaient dans un entre-deux qui leur était totalement étranger et nouveau. Ils étaient coupés de leurs repères habituels et ils n’en n’avaient pas encore de nouveaux. Ils restaient donc dans cet état de sidération qui accompagne toujours les grands bouleversements. La femme médecin apparut dans l’embrasure de la porte avec les clichés du scanner à la main. Elle demanda à rester seule avec lui. Tout le monde sortit de la petite pièce en lui jetant un coup d’œil furtif. Une fois seule, la jeune femme mit les clichés sur un panneau lumineux accroché au mur et elle lui montra une tache noire de la taille d’une pièce de 20 centimes d’euros qui se détachait très nettement au milieu des circonvolutions blanches de son lobe droit. Elle lui annonça qu’il faisait une hémorragie cérébrale et qu’ils allaient surveiller l’évolution de son état. Elle lui dit que cela n’était probablement pas un anévrisme mais qu’elle ne savait pas ce que c’était. Elle n’avait encore jamais vu cela. Elle allait appeler le service de neurochirurgie du CHU de Tours et leur demander conseil sur la conduite à tenir. Elle lui dit que dès qu’elle aurait de plus amples informations, elle reviendrait les lui communiquer et que surtout s’il sentait une évolution de son état, il fallait tout de suite la prévenir. Il acquiesçât d’un mouvement de la tête, il ne pouvait pas parler car il était en train de prendre conscience de sa situation. Ce qu’il pressentait depuis le début était maintenant une réalité : le cliché montrait que son cerveau avait été endommagé. Il n’était plus comme ce matin quand il s’était réveillé, il était définitivement et pour toujours  quelqu’un d’autre que ce qu’il avait toujours été. Le médecin lui pressa gentiment la main puis le laissa seul. La porte se rouvrit et il vit Valérie, ainsi que sa mère et ses frères s’approcher de lui. Il se rendait compte qu’ils avaient tous hâte de savoir enfin ce qui lui arrivait. Ils se groupèrent autour de lui et se penchèrent sur son corps alité et en position de faiblesse. Et soudain, à la vue de ces quatre paires d’yeux qui le scrutaient anxieusement et fébrilement, il se sentit craquer de l’intérieur. Jusque là, il n’avait pas bronché. Il n’avait pas manifesté ses émotions, il avait tout pris sur lui. Mais, à ce moment précis, la faible digue qu’il avait érigée depuis ce matin, était en train de lâcher. Elle n’était plus assez solide et il se sentait submergé par tout ce qu’il avait encaissé depuis ce matin. Alors, sa gorge se serra et ses yeux se remplirent de larmes. Il ne put retenir plus longtemps le flot d’émotions négatives qui étaient en lui. Le fait de voir ces visages aimés, de voir leur inquiétude, de retrouvé dans leurs prunelles sombres ses propres peurs, de voir aussi et surtout leur amour, tout cela faisait tomber ses derniers remparts. Cela explosait le mur de sa pudeur. Alors de gros sanglots lui nouèrent la gorge, des hoquets incontrôlables de tristesse sortirent de sa poitrine pendant qu’un étau d’angoisse s’amusait de sa poitrine. Il était comme cloué par cette angoisse grandissante. Alors il pleurait, c’est tout ce qu’il lui restait à faire. Au bout d’un moment, il se calma et fut apte à leur parler. Il se mit à leur dire ce qu’avait dit le médecin. Il avait du mal à parler correctement, beaucoup de mal, le côté gauche de sa bouche refusant obstinément de coopérer. Les mots ne sortaient pas facilement, il avait même l’impression que ses proches avaient du mal à le comprendre. Oui, il avait fait une hémorragie cérébrale. Non, elle ne savait pas ce que c’était. Elle allait se renseigner auprès d’un service de neurochirurgie. Il allait encore falloir attendre. Pour l’instant, il fallait simplement surveiller les douleurs cérébrales qui pouvaient apparaitre et voir si la paralysie s’étendait ou non. Ils se remirent donc à patienter, dans une lourde ambiance. Ses frères lui dirent bientôt qu’ils allaient partir pour retrouver leur famille. Il leur dit qu’il n’y avait aucun problème. Il savait bien qu’ailleurs la vie continuait. Et il pensa à ses filles qu’ils avaient abandonné sans rien leur dire. Et il trouva cela atroce. Il se rappelait que quand lui-même était petit et que ses parents le laissait, avec ses frères, chez papy et mamy, ils avaient tous une peur bleue qu’ils ne reviennent jamais. Et c’est ce qu’il était obligé de faire subir à ses filles. Les larmes lui revinrent aux yeux, mais il résista à cette seconde vague de tristesse qui se présentait. Il serra les dents et salua des frères, ils feraient au mieux pour ses filles en attendant que Valérie revienne à la maison de ses parents. Ses frères venaient pratiquement de partir quand le médecin revint dans le box. Elle avait appelé à Tours en neurochirurgie et sans le cliché, ils ne pouvaient dire ce qui se passait. Le mieux serait de le transférer dans ce service ce soir. Elle lui expliqua qu’ils allaient le mettre dans une ambulance et qu’ils feraient un convoi avec une autre ambulance qui transporterait un motard accidenté. Il se rappela qu’il avait entendu du bruit tout à l’heure dans le box voisin. Il avait vaguement entendu une forte agitation mais pris par ses pensées noires il n’avait pas trop fait attention à tout cela. Maintenant qu’elle lui disait cela, il pensa qu’au vu de l’agitation, l’état du motard devait être grave. Environ une heure après, des brancardiers arrivèrent dans la chambre. Ils s’emparèrent du lit et le firent rouler jusqu’à la sortie des urgences. Là, attendaient deux camionnettes, tous gyrophares clignotants.  Les brancardiers le transférèrent alors sur un lit de l’ambulance et l’un deux s’approcha de lui. Il lui expliqua doucement qu’’ils allaient médicaliser le lit pour le transport. L’homme se mit alors à gonfler des boudins tout autour du lit. Plus ces boudins en plastique se gonflaient plus il se sentait enserré, comme pris dans la main d’un géant. Cette sensation était désagréable, oppressante. Mais il se laissa faire sans broncher car il était épuisé, nerveusement à bout.  Maintenant qu’il était harnaché et ligoté dans l’ambulance, le convoi allait pouvoir prendre la route. Il garda les yeux ouverts un bon moment. Il essayait de deviner par où passait l’ambulance, quelles rues elle prenait, dans quel village elle passait. Au bout d’un moment, il abandonna et se laissa porter, il ferma les yeux et essaya de ne plus penser à rien. Soudain, il devina que les ambulances étaient arrivées à Tours car elles s’arrêtaient souvent et il y avait maintenant de nombreux lampadaires. Et puis le convoi s’immobilisa. Il demanda au médecin assis à côté de lui s’ils étaient arrivés. Non, ils n’étaient pas arrivés, ils étaient à Trousseau et ils descendaient le motard dans cet hôpital en réanimation des polytraumatisés. Lui allait à Bretonneau. Ils reprirent la route et un quart d’heure après, ils arrivaient à destination. Il fut descendu et il reconnut alors l’entrée du service de neurochirurgie. C’est là qu’il était venu voir son père quand il s’était fait opérer de la moelle épinière. C’est encore là qu’il s’était fait enlever sa hernie discale, récompense injuste du service militaire. Il fut conduit dans une chambre et à peine installé un médecin arriva. Il était relativement jeune et avait l’air sympathique. Il lui demanda ce qui s’était passé en même temps qu’il regardait les clichés du scanner. Cela ne dura pas longtemps, presque tout de suite il lui adressa la parole. Il lui dit qu’il pensait qu’il avait un cavernome qui s’était mis à saigner. Un cavernome était une malformation de naissance, il lui compara cette malformation à un angiome, à une sorte de petite mure ou de petite framboise constituée de tous petits vaisseaux sanguins. Et les cavernomes saignaient en général entre 30 et 40 ans. Et le plus souvent, ils saignaient à nouveau de manière plus importante, un jour ou l’autre. Mais on ne pouvait dire quand. Simplement ils ressaignaient.  Ce qui voulait dire qu’il fallait les enlever. Mais on verrait cela plus tard, ce n’était pas le moment d’en parler. Il faudrait aussi faire des examens pour s’assurer que ce n’était pas une malformation artérioveineuse, mais franchement, il ne pensait pas que ce puisse être cela. Après lui avoir donné gentiment toutes ces informations, le médecin le laissa. Des aides-soignantes arrivèrent et s’occupèrent de lui. Il était plus de 21 heures et il fallait manger. Une aide-soignante lui expliqua que pour boire il fallait pencher la tête du côté de sa paralysie pour éviter les fausses routes. Il demanda un anxiolytique pour dormir car il se sentait tellement mal et stressé qu’il ne pensait pas pouvoir s’endormir. On lui apporterait ses médicaments après le repas. Après avoir grignoté quelques morceaux de son plateau, il alla se laver les dents. Les réflexes de la vie revenaient déjà. Il se vit dans le miroir et vit son visage déformé et inexpressif sur tout le côté gauche. Il ne pleura pas, il essaya de se concentrer comme il ne s’était jamais concentrer de sa vie. Il regarda sa bouche le plus intensément possible et il essaya d’en faire bouger le coin gauche. Il essaya, essaya et essaya encore. Mais rien, absolument rien ne bougea. Il avait beau mobiliser toutes ses forces, toute sa volonté, toute sa hargne, toute sa révolte, il avait beau faire appel à la colère qui grondait ne lui, pas l’ombre d’un mouvement ne se dessinait sur sa bouche récalcitrante. Pas plus que sur ses doigts. Il retourna se coucher et se dit qu’il allait dormir et pendant un moment oublier tout ceci. L’infirmière vint lui faire prendre un Xanax et lui souhaita bonne nuit. Elle éteignit la lumière et le laissa seul. Il essaya de se calmer et de s’endormir. Pour l’instant, il était encore trop en ébullition. Il fermait les yeux et essayait de se détendre. Il savait que le Xanax allait bientôt faire effet, il fallait être patient. Soudain, il s’aperçut qu’il voyait dans la chambre. Il trouva cela étrange, il avait pourtant bien les yeux fermés. Il se retourna et essaya à nouveau de s’assoupir. Au bout de quelques minutes il se mit à nouveau à voir le rai de lumière qui provenait du couloir tout allumé. Il ne comprenait  pas ce qui lui arrivait alors  il appuya sur la sonnette. L’infirmière arriva quelques minutes après. Il commença à lui expliquer ce qui lui arrivait. Tout de suite, elle lui dit que c’était son œil gauche qui devait s’ouvrir tout seul, qu’il y n’avait plus assez de force dans la paupière pour qu’elle puisse se tenir fermée lors du relâchement qui apparait à l’endormissement. Ce n’est pas grave, on va vous scotcher tout ça et vous allez pouvoir dormir. Elle découpa un petit morceau très fin de sparadrap et lui fixa la paupière. Il trouva enfin le sommeil, ce sommeil bizarre que donnent les anxiolytiques. Un sommeil peu naturel et propice aux cauchemars, mais un sommeil réparateur quand même.

Au premier jour de son hospitalisation, des médecins vinrent le voir et ils confirmèrent ce qu’avait dit le jeune médecin de la veille. Cavernome, très probablement. Et puis, il vit ce premier matin une jeune femme kiné. Il était toujours aussi sinistre que la veilles, les idées noires lui obscurcissaient l’esprit, le désespoir faisait rage dans l’ensemble de son corps. Il était abattu, vaincu par ce visage paralysé, par ces doigts inertes. Il avait réessayé désespérément de faire bouger toutes ces parties de son corps, mais sans plus de succès que la veille. La jeune femme commença par lui parler très gentiment, elle le rassura bien plus que ne l’avaient faits les médecins. Elle lui expliqua les processus de récupération, le temps que cela prend. Elle lui assura qu’il allait retrouver toutes ses capacités, il fallait lui faire confiance. En quelques minutes, il sentit un petit souffle d’espoir lui souffler agréablement à l’oreille, il se dit, pour la première fois depuis son accident, que tout n’était peut-être pas définitif, qu’un avenir était encore possible. Elle lui dit qu’ils allaient commencer la rééducation tout de suite. Et elle commença à utiliser ses doigts pour mobiliser très habilement les muscles de ses joues, les muscles autour de l’œil, autour des lèvres. Le fait de mobiliser les parties inertes va faire repasser l’influx, vous verrez. Il se laissa faire, il se laissa aller presque avec contentement à cette douce caresse. Elle fit cela pendant un quart d’heure peut-être et puis elle lui fit bouger les doigts comme elle l’avait fait avec le visage. Quand elle fut partie, il se retrouva seul avec lui-même et ses peurs, mais elles lui paraissaient maintenant moins grandes. En tout cas un peu moins grandes que ce qu’elles n’étaient quelques minutes seulement avant. Il se leva et alla dans la salle de bain, là où se trouvait son image de lui. Il se regarda dans la glace comme la veille et comme le matin et il fit son exercice de concentration pour essayer de faire bouger ses lèvres. Tout de suite, rien ne bougea. Il avait beau mobiliser toute sa volonté, rien ne se passait. Et puis soudain, il crut apercevoir un tout petit mouvement au coin de sa bouche. Mais cela avait été furtif, tellement bref qu’il se demanda s’il avait bien vu ou si c’était un effet de son imagination. Mais non, il en était sûr, en tout cas, il voulait en être sûr, quelque chose avait bougé, cela n’était pas mort, la kiné avait raison. Alors une larme apparut au coin de son œil et il se mit à pleurer en gros spasmes libérateurs. Il se vida un bon moment de toute l’angoisse accumulée depuis 24 heures. Il savait que cela ne serait pas suffisant, mais cela lui faisait néanmoins du bien. Après cette crise de pleurs salvateurs, il revint se coucher et attendit Valérie qui n’allait pas tarder à arriver. Il pourrait lui donner la bonne nouvelle, non tout n’était pas foutu, la vie était encore là, il l’avait vue. Valérie lui avait raconté, ce matin au téléphone, que Zoé et Fantine avaient été ramenées chez leur nounou, là où ils habitaient, par son frère. Elles passeraient quelques jours chez leur Tata nounou, c’était ce qu’il y avait de plus simple et ils les récupéreraient à leur retour chez eux. Quand il avait pensé à elles, à ses deux filles pratiquement abandonnées, sans trop d’explications directement compréhensibles par leurs petits cerveaux encore en formation, il avait été triste. Très triste. Immensément triste. Par sa faute, elles allaient subir quelque chose de très dur pour des petits être comme elles, elles allaient avoir l’impression que leurs parents ne reviendraient jamais, et même si elles connaissaient bien leur nounou, et même si on leur disait que papa et maman allaient revenir, au fond d’elles, elles ne le croiraient jamais vraiment, jamais complètement. Toujours, il en en était convaincu, elles auraient au fond ce sentiment irrépressible et affolant que leurs parents ne reviendraient jamais ou du moins qu’il se pouvait qu’ils ne reviennent jamais. Et elles allaient vivre ces quelques jours dans une terreur profonde, il le savait, il le sentait jusqu’au plus profond de lui. A cette pensée, il préféra fermer les yeux et il s’endormit.

Voilà.

8-)


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2 réponses

12 10 2011
laure

Cher Dexter, je suis contente de voir que tu as écrit un article sur ton blog. ça faisait bien longtemps que ce n’était pas arrivé. En même temps, quand tu écris “fin”, peut-être veux-tu dire que tu ne bloggeras plus ici ?
Ton texte est un témoignage. Longtemps après ton accident cérébral (5 ou 6 ans ?), tu as des souvenirs précis de ce qui t’est arrivé et qui désormais fait partie de toi et d’une façon cruelle parce que tu sais que quelque chose de plus grave peut arriver.
ça me paraît très injuste que certaines personnes puissent ne jamais avoir de problèmes de santé pendant la plus grande partie de leur vie alors que d’autres sont frappées en début de vie sans avoir rien commis qui pourrait faire d’eux des coupables … à plus tard et reste courageux.

17 10 2011
striketeam5

Merci,ma lectrice de ce commentaire!!! C’est vrai que cela faisait longtemps que je n’avais rien écrit. Je n’arrivais pas à terminer ce texte, pas envie. Et en fait j’ai quelque peu bâclé la fin, de toute façon il est déjà tellement long qu’il doit être à peine lisible…..
Et puis tu as raison, je crois que cela sent la fin….mais on ne sait jamais……Je préfère terminer par cette jolie photo prise l’hiver dernier dans le Morvan et par le mot fin, plutôt que de laisser Penelope Cruz en photo en dernier article…….Merci à toi de m’avoir lu aussi régulièrement et merci pour tous tes commentaires. Sans toi je me serais senti bien et il y a longtemps que je ne serais plus là……Alors merci, merci et encore merci.
8-)

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