Il ouvrit un œil ce matin là, réveillé en sursaut par un cri de bébé. Au moins deux secondes se passèrent avant qu’il ne réalise que c’était sa fille qui pleurait dans la chambre à côté. Dans la presque pénombre, il arrivait à peu près à distinguer le petit corps de sa première fille couchée dans un lit pour enfant juste à sa droite. A sa gauche, se trouvait sa femme qui n’avait rien entendu des cris de sa petite fille qui commençait à crier famine. Ses cris déjà étouffés par la cloison, n’étaient manifestement pas parvenus à se frayer un chemin à travers les bouchons d’oreille qu’elle mettait depuis quelques temps déjà, toutes les nuits pour arriver à trouver le sommeil. Pendant ces deux secondes, il se retrouva perdu. Il lui fallu tout ce temps pour réaliser qu’il se trouvait chez ses parents, qu’on était samedi, qu’on était le 2 novembre 2002, que la petite Fantine avait faim, que c’était normal car il était 8h07, qu’il avait un mal de tête d’enfer, la bouche sèche et pâteuse et probablement une haleine de chacal, que tout cela était normal au vu de ce qu’il avait picolé la veille. Oui, maintenant tout lui revenait. Depuis la veille, toute la famille était réunie. Ses deux frères Eric et Thierry étaient descendus, familles en bandoulière, de la région parisienne pour venir passer ce week-end de la Toussaint avec leurs parents. Et hier soir avait été un excellent moment. Un de ces moments où tu oublies, pour un temps, la noirceur du monde, où tu mets un voile sur tes soucis, sur les maladies. Un moment où tu laisses aller ta joie de revoir des personnes que tu aimes. Des personnes qui ont été l’essentiel de ta vie pendant des années. Pendant toutes les années qui comptent presque le plus dans une vie. Les années de l’enfance, les années de l’insouciance, les années du bonheur, mais ça tu ne le sauras que bien plus tard et quand tu y repenseras tu y mettras obligatoirement un gros zeste de nostalgie, cette nostalgie qui plombe le moral, qui rend sombre et triste et qui fera que finalement tu mettras un joli mouchoir sur ces jolis souvenirs. Hier soir, il avait laissé libre cours à sa joie de revoir ses frères. Il avait partagé le pain et le vin avec eux. Et ils avaient tous ris de bon cœur. Même leurs parents pourtant moroses et maussades en permanence à cause de tout ce qui leur arrivait de négatif, au niveau de leur santé, avaient profité de cette soirée pour se détendre, pour relâcher un peu la pression qui les comprimait inexorablement. Impitoyablement. Pendant quelques heures tout avait été oublié. Ils étaient tous allés se promener dans le parc à côté de la maison familiale. Fait exceptionnel, son père, handicapé et en fauteuil roulant, avait bien voulu sortir. Il faut dire que ce 1er novembre avait été une belle journée d’automne ensoleillée. Les enfants avaient joué dans le parc pendant un bon moment. Toboggans, balançoires, bac à sable. Ils s’étaient éclatés. Au cours de la promenade, ils avaient trouvé une personne qui avait pris toute cette belle famille en photo. Une photo de groupe qui constituerait un beau souvenir. Car il faut se souvenir des belles choses. Le mal de tête qu’il se tapait ce matin-là, il le connaissait bien. Il avait d’ailleurs une théorie assez judéo-chrétienne en fin de compte, qui disait que ce mal de tête existait seulement pour lui faire payer tous ses bons moments passés. Bien sûr, il ne pensait pas vraiment cela. Mais il avait remarqué qu’à chaque fois qu’il avait un excellent trip avec l’alcool, qu’à chaque fois qu’il se laissait aller à ses délires sans arrières pensées, le lendemain était fait d’un pilonnage en règle de ses tempes. Il en avait conclu, avec une sorte d’humour noir qui lui plaisait bien, que c’était probablement l’œuvre d’un machiavélique dieu quelconque, qui chaque fois qu’il passait un bon moment le lui faisait payer en plantant des clous non pas dans une croix mais dans sa tête. Il se leva et se dit que le plus urgent était Fantine qui commençait à s’énerver sérieusement et qu’il règlerait son mal de tête plus tard. Tout de suite, il fallait faire manger le bébé. Enfin bon, Fantine n’était déjà plus un bébé. Tiens au fait, aujourd’hui elle avait exactement 5 mois. Et à cinq mois, Fantine savait déjà ce qu’elle voulait. Il avait un rapport particulier avec elle. Cela était lié à sa naissance. Car sa naissance ne s’était pas vraiment passée de manière banale. Pour la naissance de Zoé, il n’avait pas voulu assisté à l’accouchement, en accord avec sa femme. De toute façon, quand Zoé était née, il était en réunion de rentrée de fin Août. Il n’était arrivé à la maternité qu’après sa naissance. En fait quand il était entré dans la salle d’accouchement, elle venait de naitre. La première chose qu’il avait vue était un petit corps ensanglanté tenu par une infirmière, les bras en croix et passé énergiquement sous un robinet pour enlever les derniers restes de vie utérine. Et puis, son œil avait capté un point rouge. Un point rouge sur le bras du bébé. Une sorte de grosse tache qui ne partait pas malgré l’eau. Cette tache rouge, c’est ce qu’il retenait en premier de Zoé. Un angiome. C’est bizarre une naissance, 9 mois d’attente pour ne voir en fin de compte qu’une tache rouge. Mais tout cela n’avait duré que le temps d’une impression car l’infirmière s’étaient retournée et lui avait littéralement collé le nouveau-né hurlant dans les bras. Il n’avait pas eu le choix et c’est tant mieux car il avait toujours eu peur des bébés et il redoutait plus que tout cet instant d’en avoir un dans les bras. Jamais il n’en avait tenu de toute sa vie avant Zoé. Et plus jamais il n’en tiendrait d’autre après, à part Fantine, bien sûr. Et il avait trouvé cela facile en définitive. Très facile même. Presque naturel. Il avait tout de suite été à l’aise avec ce bébé. Avec son bébé. Mais sa quasi phobie a perduré pour les autres bébés, ceux des autres, ceux qui n’étaient pas de sa chair. Il n’avait jamais pris ne serait-ce que ses nièces et neveux dans ses bras tant qu’ils restaient des nourrissons, des petits êtres qui lui semblaient si fragiles qu’il avait peur de les casser rien qu’en les touchant. Et puis il craignait le regard de tueur des mères quand on touche à la chair de leur chair. Les mères sont des psychopathes en puissance, des tueuses, elles retrouvent, dès qu’elles ont un bébé, l’instinct animal des lionnes qui défendent leurs petits. Et cela l’avait toujours bloqué. C’est pour ces raisons qu’il s’interdisait de toucher les nouveaux nés. Dès qu’ils étaient sortis de la toute petite enfance, de cet état de nourrisson, il pouvait alors les toucher. En général les gamins l’aimaient bien. Peut-être parce qu’au fond de lui, il était un enfant, toujours un accroché à ses rêves, à ses utopies. Fantine était née un dimanche, il y avait donc précisément 5 mois aujourd’hui. Ce jour là au moment où Valérie avait eu les premières contractions, il avait décidé qu’il essaierait d’assister à l’accouchement. Il ne savait pas trop en fait, mais il allait l’accompagner à la maternité, il se disait que pris dans le feu de l’action il se retrouverait peut-être à tenir la main de sa femme au moment où la nouvelle venue arriverait. Ils étaient arrivés, avec Valérie, à la maternité. Une sage-femme les avait accueillis et pris en charge immédiatement. Valérie et lui avaient été conduits dans une petite salle de la maternité. La sage-femme avait commencé son auscultation et il était alors sorti quelques instants. Quand il était revenu, Valérie était couchée et branchée à l’appareil de monitoring. Il s’était approché et avait regardé l’appareil qui lui faisait penser à un sismographe. La petite aiguille avait déjà commencé à tracer un petit trait tout fin. Le signe d’une contraction. Il avait regardé tout ceci avec curiosité pendant quelques instants tout cet appareillage puis il s’était retourné vers Valérie pour lui demander comment elle allait. Elle allait aussi bien qu’une femme qui doit supporter des contractions toutes les quelques minutes et qui blêmit à chaque fois que l’étau commence à se resserrer sur son ventre. Ils discutèrent pendant quelques minutes de choses et d’autre dans l’attente de la contraction suivante. Et soudain, l’aiguille commença à tracer son petit trait précis dans un mouvement ascendant et juste après Valérie s’interrompit et commença à serrer les dents. C’était le début d’une contraction. Elles commençaient à se rapprocher beaucoup. Quand l’aiguille fut presque à son apogée, signe de la fin de la contraction, l’appareil qui enregistrait en parallèle les battements du cœur du bébé, se mit à clignoter rouge et furieusement. En même temps que l’aiguille indiquant les contractions était montée, les battements cardiaques avaient inexorablement décrus, jusqu’à pratiquement disparaître. Tout de suite, il fut en alerte. Il demanda tout de suite à Valérie si cela s’était passé ainsi pour Zoé. Non. Jamais un tel phénomène n’était arrivé au cours du premier accouchement. Il se passait quelque chose de bizarre. Il sortit de la pièce et chercha la sage-femme quelques secondes. Quand il l’eut avertie de ce qui se passait, elle se précipita dans la salle de travail et alla vérifier les tracés. Elle ne se montra pas affolée et quand il lui demanda si tout cela était normal elle lui dit que non mais qu’il fallait attendre les prochaines contractions et voir. C’est ce qu’ils firent avec tous les deux avec dans le cœur une sourde inquiétude qu’ils n’arrivaient pas à chasser. Ils essayaient de penser à autre chose mais c’était peine perdue. Leurs revenaient sans cesse sur les battements cardiaques de la petite fille qui prenait son ultime bain amniotique. Ils se parlaient doucement, attendant que l’aiguille daigne reprendre son mouvement ascendant. Après ce qu’ils trouvèrent de longues minutes, il y eu une nouvelle contraction. Et tout fut normal. Leurs muscles se relâchèrent, ils se détendirent enfin. L’espoir était revenu. Tout allait bien se passer maintenant, c’était sûr. Et ils attendirent encore, plus sereinement cette fois. Valérie le prévint qu’elle avait une nouvelle contraction qui arrivait. Il vit effectivement l’aiguille monter et en même temps que son cœur à lui s’emballer, il vit que les battements cardiaques du bébé se mettaient à décroitre tout doucement mais de manière inéluctable. Jusqu’au moment où l’appareil se mit à nouveau en alerte. Cette fois il en était sûr cela n’allait pas bien se passer. Il ne dit rien à Valérie pour ne pas l’affoler, mais il se doutait qu’elle avait, elle aussi, compris qu’il y avait urgence. Il se précipita au-dehors vers la sage-femme pour l’avertir de la réapparition du phénomène. Quand elle vit la courbe, elle leur annonça simplement qu’il allait falloir appeler le gynécologue de garde. C’était un beau dimanche de juin et il allait falloir le déranger en plein barbecue, mais il n’y avait pas le choix. Celui-ci mit peu de temps à arriver. Il les salua vite fait et son regard se jeta sur les tracés du monitoring. Il se tourna alors vers Valérie et lui dit : « il va falloir faire une césarienne, le bébé a probablement le cordon autour du cou. » Ils se trouvaient dans un vieil hôpital où la maternité était dans un bâtiment à part de l’hôpital principal. Et la pédiatrie ailleurs encore. En ce dimanche, il n’y avait qu’un anesthésiste pour tout l’hôpital et il était au bloc principal occupé par un accident de la route. Il allait falloir transporter Valérie dans une ambulance au bloc principal car ce n’est pas l’anesthésiste qui viendrait. Quelques minutes plus tard deux brancardiers arrivèrent et mirent Valérie dans un véhicule, avec le gynécologue et la sage-femme. Lui les accompagna jusqu’à la porte de l’ambulance et on lui annonça qu’il allait rester là, à la maternité et qu’on viendrait le prévenir quand le bébé serait né. Il se retrouva dans une salle d’attente minable, rongé par l’inquiétude et le stress. Il prit son portable et appela la nounou qui gardait Zoé pour la prévenir que cela allait être plus long que prévu. Puis il appela ses parents pour les prévenir et pour faire taire les petites voix qui se battaient dans son cerveau. Ces petites voix lui soufflaient que peut-être tout allait merder. Que peut-être le bébé allait mourir. Que sa femme allait peut-être aussi mourir. Toutes ces petites voix lui traversaient le cerveau sans qu’il ne puisse rien y faire. Alors pour exorciser cela il avait besoin de faire quelque chose, de parler, de s’entendre dire que tout allait bien se passer. Avec son téléphone il se rattachait à la réalité, car sinon les petites voix l’auraient rendu fou, complètement fou. Environ une heure après le départ de Valérie, la sage-femme passa la tête par la porte et l’appela. Pendant un instant, il eu l’impression que son cœur avait fait un bond formidable dans sa poitrine. Il se tourna vers elle et elle lui dit gentiment que tout s’était bien passé, que la maman était dans en salle de réveil et que le bébé avait été transféré en néo-natalité. En néo-nat ???? Mais pourquoi ??? Fantine était arrivée à terme !!! Vous verrez avec le pédiatre….D’un côté, il était soulagé de savoir que tout s’était bien passé mais une autre inquiétude se faisait jour en lui. Il n’était pas normal que Fantine soit en néo-natalité. Il demanda à la sage-femme où il faillait qu’il aille pour voir le bébé. Elle le lui indiqua. Aussitôt, il se dirigea vers le bâtiment qui abritait les prématurés. Il entra dans les lieux et tomba dans une sorte de vestiaire dont une des portes s’ouvrait sur une salle qui avait l’air d’être la nurserie. Il ne savait pas trop quoi faire. Il voyait des casiers comme dans les vestiaires de sport. Il voyait des blouses vertes, des masques. Il voyait un évier avec juste au-dessus une affiche expliquant comment se laver efficacement les mains. Et il vit juste à côté de la porte une sonnette. Comme personne ne venait à sa rencontre, il se résolut à appuyer sur la sonnette. Après un bon moment, le tête d’une jeune femme apparut par la porte de la nurserie. « Bonjour. C’est pour quoi ? » Il commença à lui expliquer que sa fille venait de naitre et qu’elle avait été transférée en néo-nat. Oui, le bébé venait d’arriver mais il allait falloir attendre un peu pour le voir. Non, elle ne savait pas ce qu’avait le bébé. Il faudrait voir avec le médecin. Attendre. Encore attendre. Il avait l’impression que ce dimanche n’était qu’une longue et interminable attente. Et pas une attente sereine. Non, une attente stressante, une attente dévorante, une attente qui rongeait les neurones. Il en avait marre de cette journée. Et il savait qu’il allait encore devoir réconforter Valérie qui serait sans doute plus ou moins dévastée par l’inquiétude. Il allait devoir gérer Zoé le soir, prévenir la famille, passer d’interminables appels. Il en avait vraiment plein le dos de cette journée. Plein le dos. Alors il attendit. Il rappela ses parents, il appela ses beaux-parents pour leur donner des nouvelles et aussi pour trouver à nouveau un peu de réconfort. Puis il se posa dans le vestiaire en essayant de ne penser à rien jusqu’au moment où une nouvelle dame apparut. « Bonjour. Vous allez pouvoir venir voir le bébé. Avant, je vous donne une blouse, un masque, des sur chausses, vous les laisserez tout ceci ici en partant. Et puis je vais vous montrer comment vous laver les mains. » Il fit tout comme elle le lui disait et lui posa la question qui lui brulait les lèvres : « Mais que peut bien avoir Fantine ? ». En fait lui dit-elle, elle avait le cordon autour du cou et elle était un peu bleue en sortant, c’est pourquoi elle est sous une cloche à oxygène pour l’aider à respirer. Elle va la garder quelques heures. Et puis elle a une infection qui est grave. Nous la traitons et cela va durer quelques jours. Venez, vous allez pouvoir la voir. Il s’était habillé de sa blouse, de son masque et de sur chausses, il se sentait un peu ridicule comme cela. Il la suivit dans la salle. Il y avait de nombreux petits lits tous équipés de tubes, de lumières, de fils électriques. On entendait des pleurs et des bips bips. L’infirmière s’arrêta à côté du troisième lit sur la gauche après la porte. « Elle est là je vous laisse avec elle et je reviens ». Il s’approcha du petit lit les yeux écarquillés. Et cette fois ce qu’il vit ne fut pas un point rouge, non, il vit une touffe de cheveux bruns sous une espèce de cloche qui faisait un bruit de soufflerie et qui déformait un peu ses traits. Il ne se rappelait pas avoir déjà vu bébé avec autant de cheveux. Même en photo, car il n’était pas un grand spécialiste des bébés il le reconnaissait volontiers. C’était incroyable ces cheveux, complètement différent de Zoé. De toute façon, même dans le ventre de Valérie, on pouvait déjà dire sans risque de tromper que Fantine serait totalement différente de sa sœur. Autant Zoé avait été un bébé calme dans le ventre de sa maman, autant Fantine avait donné coups de pieds sur coups de pieds. Elle s’amusait à faire des vagues, des déformations sur le ventre de Valérie, c’était un vrai festival de mouvements de toute sorte ce bébé là. Et maintenant qu’il la voyait, il se rendait compte à quel point elle allait être différente. Et sa naissance elle-même serait une différence notable. Elle n’aurait définitivement rien à voir cette naissance avec celle de sa sœur aînée qui avait été on ne peut plus normale, calme, presque sereine. Il la regarda un long moment. Il n’osait même pas la toucher car elle était branchée de partout et elle dormait. Alors, il la regardait. Tout simplement. Et enfin, il se décida à lui caresser la main. Tout doucement. Et il lui parla doucement et il lui expliqua qu’il était son papa. Qu’elle était malade et qu’on allait la soigner. Que tout allait bien se passer. Il n’avait pas de doute sur ce point. Il ne pouvait même pas s’imaginer que cela puisse se passer autrement qu’un retour à la normale après quelques jours. Maintenant qu’elle était là, elle n’allait pas le laisser tomber, hein ?? Alors tu vas t’accrocher et bientôt tu seras à la maison. Il en était là de son monologue quand la dame revint. Je vais vous expliquer le fonctionnement du service. Et elle se fait un devoir de tout expliquer. Le vestiaire avec les blouses, le lavage des mains, les visites des parents qui étaient souples, le fait que les parents viennent donner les biberons le plus souvent possible. Elle lui donna tous les détails possibles et puis elle lui demanda s’il voulait une photo du bébé tout en montrant un vieil appareil photo comme il n’en avait plus vu depuis longtemps. Il se rappelait de ces appareils d’où sort une photo sur le champ. De gros appareils qui crachaient des clichés certes pas très jolis, mais tout de suite, sans avoir besoin d’un développement. Comme ça lui dit-elle, vous pourrez la montrer à votre femme. Oui, oui c’est une très bonne idée. Elle prit le cliché et quand il fut bien sec elle le lui tendit. Elle n’était pas très belle cette photo, mais elle donnait une idée. La cloche déformait un peu trop le visage, les yeux paraissaient peints en jaune, on voyait tout l’appareillage sur Fantine et c’était assez impressionnant, mais c’était mieux que de ne rien voir du tout. Il prit la photo et dit à l’infirmière qu’il repasserait plus tard. Il fallait qu’il aille voir Valérie. Il se dirigea vers la maternité et trouva rapidement la chambre de sa femme. Elle était maintenant réveillée et elle l’accueillit avec un triste sourire. Elle avait mal et elle était triste. Elle savait qu’elle ne pourrait pas voir son bébé avant un jour au mieux, peut-être même deux. Car elle pouvait difficilement bouger, elle avait une énorme balafre sur le ventre, là où était passée Fantine. Il regarda la plaie et celui lui fit penser à une fermeture éclair qui aurait été greffée sur son ventre. Il était bien évident qu’elle aurait du mal à aller voir son bébé tout de suite. Ils auraient du être heureux à cette heure, avec la nouvelle venue, mais ce n’était pas le cas. Ils étaient inquiets pour l’avenir, inquiets et frustrés. Il repensa à la photo de Fantine qui se trouvait dans sa poche. Il la lui tendit pour qu’elle voie sa fille et qu’elle s’enlève un peu de sa frustration. Elle regarda le bout de papier un court instant et lui dit : « Elle est moche et c’est horrible cette cloche qu’elle a sur la tête. Et c’est quoi ces cheveux ?» Il ne savait plus quoi lui dire. Il avait pensé bien faire et soudain il comprenait sa réaction. Cette photo minable ne pourrait jamais remplacer le contact de sa fille. Il se sentit con. Con et désolé. Mais il n’avait pas trouvé autre chose de mieux à faire. Et depuis ce moment, il s’était installé une drôle de relation entre Valérie et Fantine. Il comprit que les relations entre les deux seraient difficiles pour un bon moment. Chacune des deux ayant quelque chose à faire payer à l’autre. La maman reprocherait pendant longtemps, inconsciemment bien sûr, à sa fille de lui avoir imposé cette maternité hors norme, cette frustration, cette douleur atroce physique mais surtout morale. Et la fille ressentirait, peut-être bien pour le restant de ses jours, un sentiment d’abandon ou du moins une peur incroyable et incontrôlable d’être abandonnée par ses parents. Il se dit qu’il allait tout faire pour essayer de compenser cette faille relationnelle originelle. Et c’est ce qui s’était passé, il avait adapté son comportement par rapports aux réactions de la mère et de la fille. Les premiers temps avaient été durs entre Valérie et Fantine. La première nuit quand elle était revenue dans le foyer familial, après une semaine passée en néo-natalité, Fantine n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Et c’était lui qui avait géré pendant presque toute la nuit ce petit bébé hurleur. Valérie un peu aidé mais elle perdait vite son calme avec Fantine et elle baissait rapidement les bras. Lors de cette première nuit, il avait ainsi noué une relation particulière avec cette petite fille au caractère bien trempé, une relation qu’il n’avait jamais eue avec Zoé, car la situation ne l’avait pas exigé. Il avait été le premier à la voir, il avait eu ce tête à tête nocturne et difficile avec elle, et tout cela faisait qu’il y avait un lien fort qui s’était très vite créé entre eux. Il jouait, en fait, depuis la naissance de fantine un rôle de diplomate entre elle et sa maman. Et il trouvait qu’il de débrouillait pas trop mal. Après ces 5 mois passés dans la difficulté, il avait l’impression que Valérie commençait tout juste à avoir des sentiments pour sa fille, que les ressentiments des deux commençaient à s’aplanir. Tout allait rentrer dans l’ordre se dit-il en se levant pour aller s’occuper de sa fille.
A suivre.
Voilà.

Et elle en pense quoi Ma Lectrice?